Un procès politique en 2010

J’ai reçu, ainsi que le journal Libération, une assignation pour diffamation publique de M. Patrick Buisson, conseiller de la présidence de la République et dirigeant de Publifact. A la suite du rapport de la Cour des comptes publié le 16 juillet 2009 et des listings des sondages de l’Elysée publiés le 6 novembre 2009, je mettais en évidence la surfacturation pratiquée par Publifact dans un dossier de 4 pages intitulé « Sarkozy, l’obsédé des sondages » (Libération, 6 novembre 2009). L’alternative était la suivante : soit les services de l’Elysée étaient dupes (hypothèse impossible), soit ils étaient complices dans un système de financement illicite. Dans deux droits de réponse, M. Patrick Buisson a reconnu le caractère anormal du prix en apportant une troisième explication : les instituts de sondage n’auraient été que des « sous-traitants techniques » (Libération, 13 novembre 2009 ; Le Monde, 27 novembre 2009). Il mettait ainsi dans l’embarras les sondeurs qui, au terme de la loi du 19 juillet 1977, ont la responsabilité des déclarations à la commission des sondages. Ils auraient donc contrevenu à l’article 12 sur les déclarations mensongères et seraient donc passibles des articles 52.1 et 90.1 du code électoral. Deux mois plus tard, personne n’a encore réagi.

De la même manière qu’il avait été entendu par le rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée nationale, M. Patrick Buisson a agi avec un aval politique. La plainte pour diffamation publique envers un professeur de science politique – spécialiste des sondages qui ne prend aucun risque d’être démenti – est grave. Elle vient après plusieurs affaires qui attestent la menace politique sur la liberté de penser, d’écrire et de parler des universitaires. On comprend bien qu’il s’agit de politique ordinaire pour ceux qui utilisent ces procédés et qu’ils ne se préoccupent guère de leurs effets systémiques. En l’occurrence, faire taire un critique des sondages quand se profile une embarrassante commission d’enquête parlementaire est un coup comme un autre dans la compétition politique. On peut craindre les rééditions au rythme des difficultés économiques et du rapprochement des échéances politiques et électorales. L’autoritarisme progresse moins souvent par un plan rationnel que par une dérive des mœurs politiques.

Cette dérive autoritaire n’emploie plus les moyens policiers des dictatures d’antan ou d’ailleurs mais dévoie le droit et l’institution judiciaire. Si la liberté d’expression et de recherche n’est déjà plus si bien assurée aujourd’hui dès lors que les droits des personnes sont invoqués, il est un procédé de la guerre des idées qui mine la démocratie. Il consiste à entamer des procédures judiciaires quels que soient les motifs et les chances de gagner. On comprend que cela se fait à l’initiative des riches contre les pauvres, des puissances d’argent contre les penseurs et les diffuseurs. Il sera toujours temps de se dédire comme l’a fait la banque Natixis à l’égard de Mediapart, « coupable » d’avoir diffusé un article l’accusant d’avoir rémunéré François Pérol, secrétaire-adjoint de l’Elysée avant de prendre la direction de Caisses d’Epargne-Banque Populaire, pour son action dans la société Rothschild et associés. Les plaintes retirées, le mal était fait puisque Mediapart, journal en ligne et donc fragile financièrement, avait dû payer les frais de défense. La plainte de M. Patrick Buisson a la même fonction d’intimidation car ce n’est pas son honneur qui est évalué 100 000 euros de dommages et intérêts. Quant aux frais d’avocat, ils sont des dépenses banales pour un conseiller payé 11 900 euros par mois par l’Elysée et dont la société Publifact a reçu 1,6 millions d’euros du même client en 2008. En l’occurrence, le contribuable paie.

Concernant un professeur de science politique, cette manœuvre mérite une attention particulière alors qu’elle vient d’un expert non patenté qui se qualifie de « politologue » et exprime un mépris significatif de l’anti-intellectualisme de l’extrême droite. Les propos pourraient prêter à sourire s’ils ne renforçaient la menace sur la recherche universitaire. Ce n’est pas un hasard si les sondages en sont l’occasion, soit une utilisation économique et politique d’une technique légitimée par la science. Prétendrait-on qu’il ne s’agit pas d’un territoire légitime pour les spécialistes de science politique ? Tous les sujets de recherche ne sont pas également « sensibles » mais qui décidera des territoires permis aux scientifiques ? Il faut craindre pour la liberté de recherche aujourd’hui. Si la plainte en diffamation est un hommage qui m’est fait, elle est malheureusement inquiétante à la fois pour la démocratie et pour les sciences humaines et sociales. Il serait coupable de ne pas réagir quand sont mêlés aussi clairement les combats pour la liberté et le savoir.

Alain Garrigou

Professeur de science politique

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« Un petit prof de fac »

Posté sur 9 janvier 2010

par l’Observatoire des sondages

En créant l’Observatoire des sondages, avec quelques amis, je savais fort bien que l’entreprise comportait des risques. Mon expérience avait suffisamment démontré que la critique des sondages soulevait l’hostilité des sondeurs. Combien de fois, n’ai-je été traité d’incompétent ou d’escroc, en public ou en coulisses ? Comment tourneraient les choses quand la critique ne serait plus ponctuelle au détour d’un article ou d’un livre mais avec la permanence d’un site web ? En prévision d’une attaque judiciaire, j’avais donc écrit un papier prémonitoire : « est-il permis de critiquer les sondages ? » (24 juin 2009). Des indices de la montée de la violence étaient aussi perceptibles. Face à une attaque de François Bayrou qui savait ce qu’il disait mais le disait mal, peut-être pas au meilleur moment, et ne l’a pas dit jusqu’au bout, le P-dg de TNS-Sofres prenait la défense de son institut dans une tribune du journal Le Monde en indiquant que l’attaque de l’homme politique avait été « poussée jusqu’aux portes de la diffamation » (Le Monde, 12 juin 2009). Le mot était dit. Quand les relations entre OpinionWay et ses confrères se sont encore détériorées à la suite de la publication du rapport de la Cour des comptes sur les sondages de l’Elysée, les dirigeants d’OpinionWay ont proféré une intention précise : « Dans cette affaire, certains médias ont franchi délibérément la ligne jaune de la diffamation. Par respect pour nos cinquante collaborateurs et les quelques centaines de salariés qui travaillent pour nous en sous-traitance, nous avons décidé de saisir nos conseils pour obtenir condamnation et réparation » (Le Monde, 31 juillet 2009). L’intention est demeurée une menace non suivie d’effet. Il est vrai que la suite a encore aggravé le cas.

Comme cet institut qu’il paie, Monsieur Patrick Buisson ne manque pas d’air. Il transforme cependant la menace en attaque en portant plainte en diffamation contre Libération et moi-même. Je ne pouvais deviner que l’attaque viendrait d’un pseudo sondeur, qu’elle viendrait d’un conseiller du Président de la République et encore d’un homme d’extrême droite mais je savais qu’elle viendrait. Elle était facile à prévoir en observant les enjeux politiques de la maîtrise des sondages, leur usage de plus en plus manipulatoire, l’évolution économique du secteur qui en fait des entreprises ordinaires surtout tournées vers leurs résultats économiques et non vers des préoccupations scientifiques. Significativement, cette activité à laquelle ont longtemps été mêlés les universitaires, à commencer par Jean Stoetzel, le fondateur en France, s’est coupée des scientifiques pour devenir l’affaire des managers. Les intérêts économiques et la transformation sociologique expliquent la réticence de plus en plus vive à toute critique intellectuelle et même le mépris à l’égard de ceux qui l’osent. L’anti-intellectualisme pointe alors.

A l’occasion d’une émission radiophonique sur France Culture, j’avais déclenché la colère d’un sondeur en évoquant la baisse du nombre des personnes acceptant de répondre aux enquêteurs (La suite dans les idées, 21 février 2002). C’était un mensonge, me répondit-on au micro malgré les travaux sur la question. D’ailleurs, la commission des sondages, dans son rapport sur les élections de 2002, reprenait le constat quelques mois plus tard : « la proportion des personnes sollicitées refusant de répondre au sondage va croissant ». La commission en a d’ailleurs tiré la conclusion qu’il fallait reconnaître la représentativité des sondages en ligne. Tous les instituts se sont lancés dans cette voie avec plus ou moins de rapidité. Malgré cela, les sondeurs ont continué à prétendre publiquement que les sondés étaient heureux de coopérer. On comprend pourquoi. L’émission à peine terminée, le sondeur en colère revint à la charge en me lançant avec un mépris qui laissa les témoins interloqués : « moi, je brasse des millions, je ne vais pas me laisser intimider par un petit prof de fac ». La formule eut quelque écho moins par mon livre L’ivresse des sondages que par sa reprise dans Le Canard Enchaîné. Les choses étaient dites. J’ai publié ces propos parce qu’ils traduisent l’état de la relation nouvelle établie entre les sondeurs et les scientifiques. Il ne faut donc pas être surpris que l’attaque de M. Patrick Buisson prenne un tour anti-intellectuel encore plus violent. Je suis donc non seulement « un petit prof de fac » mais « un certain M. Garrigou », preuve au moins que M. Buisson ne lit pas la littérature sur les sondages. Ma qualité d’universitaire est mise en doute avec insistance puisque j’aurais aligné « dans une méconnaissance totale des outils et du dossier, un nombre impressionnant d’erreurs factuelles, de contre-vérités et d’insinuations fallacieuses ou injurieuses d’une facture fort peu universitaire nonobstant le titre dont se prévaut cette personne » (L’Express, 9 novembre 2009). Cela fait beaucoup de mauvais points pour une seule phrase. Mais on sait déjà que les universitaires critiques sont forcément incompétents. Tant pis si le financement illicite est déjà aussi certain que les refus de répondre. Devant la pression que fait peser la création d’une commission d’enquête parlementaire, il fallait faire diversion. Et régler des comptes. Il est intéressant que le dénigrement se fasse au nom d’une conception implicite des universitaires. Je ne ressemblerais pas à un universitaire parce que mon style direct ne ressemblerait pas à l’idée que s’en fait M. Patrick Buisson, celle d’individus verbeux, obscurs, timorés et lâches, comprend-on aisément quand la suggestion vient de l’extrême droite. M. Patrick Buisson se fait une idée fausse des universitaires faute sans doute de ne pas en avoir suffisamment fréquenté. De même ignore-t-il que la vérité ne se juge pas devant les tribunaux sinon celui de la raison.

Au-delà de ma personne négligeable de « petit prof de fac », l’attaque vise donc une profession et le regard scientifique sur le monde. Pacifiques par définition, l’une et l’autre sont capables de résistance.

Alain Garrigou

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Guerre des idées (Opiniongate suite)

dimanche 17 janvier 2010, par Alain Garrigou

La guerre des idées doit une part de son attrait à son allure d’oxymore : rien ne serait plus contraire à la guerre que les idées car, même si on peut se faire la guerre pour des idées, on ne pourrait la faire seulement avec ou par des idées. Il est vrai que ses adeptes ne mènent pas essentiellement cette guerre avec des idées. A les considérer de plus près, leurs idées sont tellement faibles qu’il leur faut bien prendre un avantage sur un terrain plus favorable comme en course hippique, les tocards ont besoin de courses à handicap pour espérer l’emporter. A cet égard, la guerre des idées existe depuis longtemps en France, où les médias et les éditeurs ont, sauf exception, fait la promotion des plus médiocres intellectuels encore appelés intellectuels médiatiques. Idées faibles, « pensée tiède » a-t-on dit presque généreusement, cela a fait système et a provoqué un sinistre intellectuel. Rarement naufrage fut aussi rapide [1].

Les vrais intellectuels et scientifiques existent encore dans la discrétion. Ils devraient sans doute se sentir heureux tant qu’ils n’existent pas encore dans la clandestinité. Il faut croire en effet que leur discrétion ne suffit pas. Malgré le contrôle des puissances d’argent sur presque tous les médias et presque toutes les maisons d’éditions, il reste encore à les faire taire par la menace de la ruine. Par la même arme financière. On appelle cela « judiciarisation », un terme aussi éloigné de la violence de la méthode et de ses buts que celui de discrimination l’est du racisme. Elle consiste une fois de plus à utiliser l’écart de richesse pour faire taire le moins riche dans un défi financier. Cela tient du jeu de poker. Non content d’avoir limité les lieux d’expression, les puissants s’attaquent donc maintenant à ceux qui parlent encore sur la place publique. Au moins M. Patrick Buisson ne se cache-t-il pas de préconiser la guerre des idées en s’en référant même à Antonio Gramsci. M. Patrick Buisson aurait été insulté même s’il n’a pas excipé du motif d’insulte publique comme il l’avait annoncé dans son droit de réponse publié par Libération. S’il est quelque chose à retenir de sa plainte, c’est moins la présentation satisfaite de soi, l’usurpation de qualité que ce qui peut apparaître annexe : la demande exorbitante et bassement matérielle de 100 000 euros de dommages et intérêts. En suggérant qu’il défend son honneur, même si le mot n’est pas prononcé, M. Patrick Buisson devrait renoncer à l’argent, sinon à un euro symbolique, puisqu’il n’est rien de plus contraire à l’honneur que l’argent. Il est vrai que dans ces temps de confusion, l’antinomie n’est pas si claire. Il s’agit d’efficacité et pas de principes. Au moins la demande clarifie-t-elle les choses.

On en trouve d’autres illustrations dans une affaire similaire comme il en naît de plus en plus à l’initiative des puissances économiques. La Fédération nationale des producteurs de raisins de table (FNPRT) a ainsi assigné pour dénigrement le Mouvement pour le droit et le respect des générations futures (MDRGF) qui avait publié sur son site une étude allemande assurant que des résidus de pesticides subsistaient sur les raisins de table vendus en France. Sous prétexte d’une baisse de leurs ventes, le plaignant ne demandait pas moins de 500 000 euros de dommages et intérêts. Une somme rondelette signifiant la fin de l’association. En retour, celle-ci demandait 5000 euros de dommages et intérêts pour procédure abusive (Le Monde, 8 janvier 2010). D’un côté 500 000 euros pour étouffer l’adversaire ; de l’autre juste la somme pour payer les frais d’avocat. D’un côté les affaires ; de l’autre les principes.

Quelle que soit la vertu de la riposte, est-ce la bonne solution ? L’asymétrie des demandes participe en effet au trucage de la guerre des idées. C’est parce que les agresseurs ne risquent rien ou si peu qu’ils dévoient le droit et la justice. Pourquoi ne pas demander une condamnation symétrique ? Les magistrats en auront-ils assez d’être instrumentalisés par les puissances économiques ou politiques ? J’ai donc demandé à mon avocat d’examiner la possibilité de demander les mêmes sommes que M. Patrick Buisson en dommages et intérêts pour procédure abusive, soit 100 000 euros ainsi qu’une même provision de 60 000 euros pour publier le jugement dans les médias. Une différence de destinataire fait la différence morale : les dommages et intérêts seraient intégralement versés à une caisse mutuelle créée pour soutenir les scientifiques attaqués pour leur propos puisque, en ces temps de péril pour la liberté, il faut songer à le faire.

Alain Garrigou

Notes

[1] Cf. Perry Anderson, La pensée tiède. Un regard critique sur la pensée française, Seuil, Paris, 2005.

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