Le temps des procès : OpinionGate (17)

par Observatoire des sondages

Les sondeurs l’ont répété à satiété depuis George H. Gallup : les sondages contribuent à la démocratie. Cette croyance est tellement partagée qu’elle leur tient lieu de bonne conscience. Depuis qu’OpinionWay et Patrick Buisson ont assigné leurs critiques devant les tribunaux, on sait que c’est une tromperie : les sondages ne sont pas, par essence, démocratiques. Jusqu’alors, les sondeurs les moins tolérants étaient furieux, violents ou censeurs, mais n’avaient pas franchi le pas : faire taire leurs contradicteurs par le procès. C’est fait. Le 2 février 2010, OpinionWay réclamait la condamnation de Marianne2.fr et 200 000 euros de dommages et intérêts. Comme n’importe quelle entreprise commerciale estimant subir un préjudice. Le 5 février, c’était le tour de Patrick Buisson d’accuser le même organe de presse de diffamation publique devant la même 17ème chambre du tribunal de grande instance de Paris. Les autres sondeurs n’approuvent pas : ils plaideront que le premier institut s’est distingué par son usage discuté des sondages en ligne et n’appartient pas à leur syndicat professionnel, et que le second est pour le moins un sondeur très particulier, non déclaré à la commission des sondages, absent de  tout syndicat professionnel et plus connu pour être un conseiller politique du président de la République. Il n’empêche, la voie est ouverte : critiquer les sondages peut coûter cher.
Le directeur de Marianne2.fr n’a pas déclaré sans raison que le tribunal ouvrait une question qui aurait dû être l’affaire du Parlement, si l’Elysée et l’UMP n’avaient interdit toute enquête sur les finances de la présidence au nom d’une supposée séparation des pouvoirs qui ne trompe personne. Un aveu du crime. Et un rappel du lointain Second Empire quand faute de liberté parlementaire, les républicains utilisèrent les prétoires pour contester la dictature. Les nouveaux procès allaient-ils apporter quelque lumière sur les zones interdites ?

Marianne2.fr a publié des comptes rendus fidèles des deux audiences (4 et 9 février 2010). Notre tâche est différente. D’ailleurs, Marianne n’a pas remis en cause les méthodes d’OpinionWay ni celles de Patrick Buisson. A tort sans doute mais peut-être par choix de défense.

Les griefs exposés par les plaignants ont confirmé que le recours judiciaire ne constituait qu’une diversion pour ceux qui avaient été pris les doigts dans le pot de confiture. Un seul fait de diffamation a été relevé par le procureur concernant une confusion de nom. Pour le reste, les plaignants ne font que dénoncer un « acharnement », une « volonté manifeste de dénigrement systématique » (Hugues Cazenave), une « volonté de dénigrer, au-delà du débat politique » (Patrick Buisson). On reste éberlué et vaguement inquiet que ces raisons évasives, indémontrées et indémontrables puissent susciter un procès et la demande de 400 000 euros de dommages et intérêts au journal {Marianne}.

Il faut en effet de singuliers renversements dialectiques pour inverser les charges comme l’ont fait les plaignants, à l’image de l’avocat d’OpinionWay demandant au directeur de {Marianne} s’il savait pourquoi il était là, ou celui de Patrick Buisson disculpant son client au motif qu’il ne manquait pas d’argent ou enfin, réclamant réparation avec un argument confondant : « Ce dossier est vide, désespérément inconsistant, je vous demande la protection ». La Cour des comptes n’avait donc fait aucune observation sur des irrégularités, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy ne les avait pas évoquées devant la commission des finances de l’Assemblée nationale et les députés de l’UMP n’avaient jamais fait obstruction à la création d’une commission d’enquête parlementaire. « Il n’y a pas d’Opiniongate », lança crânement maitre Goldnadel, en oubliant manifestement le propos malencontreux de Jules Méline (cf. « Il n’y a pas d’Opiniongate »)

Faut-il rire de la cocasserie de plaidoiries qui soutiennent que le procès d’OpinionWay n’est pas un procès politique, que Patrick Buisson est une victime et qu’il faut protéger les forts, que le travail des journalistes est mal fait et celui des sondeurs irréprochable ? Les deux procès se sont étrangement ressemblés : mêmes accusations, même stratégie reprenant les poncifs de la défense des sondages, mêmes arguments sur les tris croisés spécifiques, sur l’existence de deux Politoscopes. Les deux plaignants s’engagèrent dans des explications plus ou moins embarrassées qui revenaient à dire que la Cour des comptes n’était pas compétente en matière de sondages. Par contre, la commission des sondages, n’ayant jamais critiqué OpinionWay, l’avait manifestement cautionné. Les deux plaignants oubliaient seulement que cette commission est composée pour un tiers de membres de la Cour des comptes. Sans gêne, Hugues Cazenave sollicitait une lettre de Philippe Seguin dont la lecture intégrale par l’avocat de Marianne l’accablait pourtant en excluant la possibilité d’un double Politoscope. Patrick Buisson invoquait sans vergogne Jean Launay, rapporteur de la commission des finances, pourtant cité par Marianne et en total désaccord avec cette interprétation.

Il y avait bien des raisons d’hésiter devant une plainte comme l’avouait Hugues Cazenave qui au passage livrait une intéressante information. Il avait été tenté un an auparavant de porter plainte, mais avait finalement choisi d’essayer de convaincre Marianne des qualités de ses sondages en les proposant à bas prix. Comme cela se pratique souvent entre instituts de sondage et organes de presse. L’offre non retenue, le président d’OpinionWay optait donc pour la plainte et rompait ainsi avec la tradition des instituts de sondages de ne pas se compromettre dans une stratégie judiciaire, en souvenir sans doute des temps héroïques où ils se pensaient comme des instruments de la science et de la démocratie. Un point commun entre l’offre promotionnelle et la plainte en diffamation : le commerce bien sûr.

Les plaignants n’ont rien apporté de neuf à leur défense, répétant ce qu’ils avaient déjà dit dans la presse. La surfacturation ? Où sont les études que n’aurait pas vues la Cour des comptes alors que toute enquête est interdite ? Le rôle de conseiller en stratégie politique invoqué par Buisson ne justifie pas les factures Publifact puisqu’il avait un traitement de 11 900 euros. Le statut de sous-traitant d’Opinionway à en croire Patrick Buisson ? Hugues Cazenave se sacrifiait en acceptant le statut de véritable sondeur revendiqué par Patrick Buisson. Mais qu’en était-il des implications légales ? Les déclarations à la commission des sondages ne furent pas évoquées. Au moins laissa-t-il place à un aveu sur le trucage qui lui fut reproché concernant la popularité européenne de Nicolas Sarkozy. Il y avait déjà suffisamment de sondages français relatifs à la popularité du président de la République pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en refaire un. Cela ne répondait pas au refus d’intégrer un chiffre, tout emprunté fut-il. Mais surtout, ajoutait Hugues Cazenave, cela n’aurait pas changé grand-chose. Il évoquait même « à un point près ». Un aveu de l’usage de la calculette car cela aurait justement tout changé faisant passer alors Nicolas Sarkozy sous la barre des 50%, ce qui aurait donc interdit de titrer sur sa popularité (cf. Popularité européenne de Nicolas Sarkozy : sortir la calculette).

Le temps des procès est ouvert : suite le 14 avril 2010 avec le procès de Patrick Buisson contre {Libération} et Alain Garrigou.

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