Guerre des idées (Opiniongate suite)

dimanche 17 janvier 2010, par Alain Garrigou

La guerre des idées doit une part de son attrait à son allure d’oxymore : rien ne serait plus contraire à la guerre que les idées car, même si on peut se faire la guerre pour des idées, on ne pourrait la faire seulement avec ou par des idées. Il est vrai que ses adeptes ne mènent pas essentiellement cette guerre avec des idées. A les considérer de plus près, leurs idées sont tellement faibles qu’il leur faut bien prendre un avantage sur un terrain plus favorable comme en course hippique, les tocards ont besoin de courses à handicap pour espérer l’emporter. A cet égard, la guerre des idées existe depuis longtemps en France, où les médias et les éditeurs ont, sauf exception, fait la promotion des plus médiocres intellectuels encore appelés intellectuels médiatiques. Idées faibles, « pensée tiède » a-t-on dit presque généreusement, cela a fait système et a provoqué un sinistre intellectuel. Rarement naufrage fut aussi rapide [1].

Les vrais intellectuels et scientifiques existent encore dans la discrétion. Ils devraient sans doute se sentir heureux tant qu’ils n’existent pas encore dans la clandestinité. Il faut croire en effet que leur discrétion ne suffit pas. Malgré le contrôle des puissances d’argent sur presque tous les médias et presque toutes les maisons d’éditions, il reste encore à les faire taire par la menace de la ruine. Par la même arme financière. On appelle cela « judiciarisation », un terme aussi éloigné de la violence de la méthode et de ses buts que celui de discrimination l’est du racisme. Elle consiste une fois de plus à utiliser l’écart de richesse pour faire taire le moins riche dans un défi financier. Cela tient du jeu de poker. Non content d’avoir limité les lieux d’expression, les puissants s’attaquent donc maintenant à ceux qui parlent encore sur la place publique. Au moins M. Patrick Buisson ne se cache-t-il pas de préconiser la guerre des idées en s’en référant même à Antonio Gramsci. M. Patrick Buisson aurait été insulté même s’il n’a pas excipé du motif d’insulte publique comme il l’avait annoncé dans son droit de réponse publié par Libération. S’il est quelque chose à retenir de sa plainte, c’est moins la présentation satisfaite de soi, l’usurpation de qualité que ce qui peut apparaître annexe : la demande exorbitante et bassement matérielle de 100 000 euros de dommages et intérêts. En suggérant qu’il défend son honneur, même si le mot n’est pas prononcé, M. Patrick Buisson devrait renoncer à l’argent, sinon à un euro symbolique, puisqu’il n’est rien de plus contraire à l’honneur que l’argent. Il est vrai que dans ces temps de confusion, l’antinomie n’est pas si claire. Il s’agit d’efficacité et pas de principes. Au moins la demande clarifie-t-elle les choses.

On en trouve d’autres illustrations dans une affaire similaire comme il en naît de plus en plus à l’initiative des puissances économiques. La Fédération nationale des producteurs de raisins de table (FNPRT) a ainsi assigné pour dénigrement le Mouvement pour le droit et le respect des générations futures (MDRGF) qui avait publié sur son site une étude allemande assurant que des résidus de pesticides subsistaient sur les raisins de table vendus en France. Sous prétexte d’une baisse de leurs ventes, le plaignant ne demandait pas moins de 500 000 euros de dommages et intérêts. Une somme rondelette signifiant la fin de l’association. En retour, celle-ci demandait 5000 euros de dommages et intérêts pour procédure abusive (Le Monde, 8 janvier 2010). D’un côté 500 000 euros pour étouffer l’adversaire ; de l’autre juste la somme pour payer les frais d’avocat. D’un côté les affaires ; de l’autre les principes.

Quelle que soit la vertu de la riposte, est-ce la bonne solution ? L’asymétrie des demandes participe en effet au trucage de la guerre des idées. C’est parce que les agresseurs ne risquent rien ou si peu qu’ils dévoient le droit et la justice. Pourquoi ne pas demander une condamnation symétrique ? Les magistrats en auront-ils assez d’être instrumentalisés par les puissances économiques ou politiques ? J’ai donc demandé à mon avocat d’examiner la possibilité de demander les mêmes sommes que M. Patrick Buisson en dommages et intérêts pour procédure abusive, soit 100 000 euros ainsi qu’une même provision de 60 000 euros pour publier le jugement dans les médias. Une différence de destinataire fait la différence morale : les dommages et intérêts seraient intégralement versés à une caisse mutuelle créée pour soutenir les scientifiques attaqués pour leur propos puisque, en ces temps de péril pour la liberté, il faut songer à le faire.

Alain Garrigou

Notes

[1] Cf. Perry Anderson, La pensée tiède. Un regard critique sur la pensée française, Seuil, Paris, 2005.

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