Elysée : déballage sur les sondages

Article publié dans le quotidien Libération du 5 novembre 2009

http://www.liberation.fr/politiques/0101601336-elysee-deballage-sur-les-sondages

Politiques 05/11/2009 à 00h00

Elysée : déballage sur les sondages

Enquête

Après avoir été épinglée par la Cour des comptes, la présidence joue la transparence. «Libération» a eu accès aux documents qui seront rendus publics cet après-midi en commission à l’Assemblée nationale.

Par LILIAN ALEMAGNA

Les Gardes républicains dans la cour du palais de l’Elysée (© AFP Georges Gobet)

Opération transparence à l’Elysée. Après avoir laissé les inspecteurs de la Cour des comptes venir farfouiller dans ses dépenses pour révéler, en juillet, ses habitudes en matière de sondages, la présidence de la République se lance dans un grand déballage sur les sommes déboursés en conseils et études d’opinion depuis 2008. Dans le rôle du nettoyeur en chef, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Christian Frémont, qui a transmis au député (PS) Jean Launay, rapporteur de la mission «pouvoirs publics», deux listes détaillant objet de l’enquête, date et montant de chacune des factures payées par l’Elysée entre 2008 (3,28 millions d’euros) et 2009. Montants exorbitants, intitulés semblables à des sondages parus dans la presse… Ces documents, que Libération a pu consulter, doivent être rendus publics cet après-midi en commission à l’Assemblée nationale.

Gratification. Premier élément, ces listes précisent l’appétit en sondages du conseiller spécial de Sarkozy Patrick Buisson ancien directeur du journal d’extrême droite Minute, passé par LCI, et aujourd’hui patron de la chaîne Histoire. Depuis juillet, on savait, grâce à la Cour des comptes, que l’Elysée avait versé, en 2008, 1,5 million d’euros à son cabinet d’études, Publifact. Sur cette somme, 392 288 euros concernaient des études Politoscope, réalisées par l’institut OpinionWay, qui étaient, selon la Cour des comptes, identiques à celles publiées chaque semaine par LCI et le Figaro. Les listings de Christian Frémont font apparaître que Publifact a vendu à l’Elysée pour environ 1,1 million de sondages d’OpinionWay. Or, d’après les dirigeants de l’institut, Publifact a acheté quelque 190 000 euros l’ensemble des études fournies en 2008. La soustraction est simple : la marge réalisée par Patrick Buisson serait donc de 910 000 euros, soit près de 83%… Pas mal pour une gratification dont la justification reste floue. Déjà rémunéré 120 000 euros nets en honoraires annuels pour sa fonction de conseil à l’Elysée, Buisson touchait le reste, selon Christian Frémont, «pour son travail de conception des questions, d’analyse des tris et verbatim, et de rédaction des rapports remis au Président». Contacté par Libération, Patrick Buisson a refusé de s’exprimer.

Mais le conseiller du chef de l’Etat n’est pas le seul à avoir touché le jackpot des 3,2 millions d’euros du budget 2008 consacrés aux conseils et sondages de l’Elysée. Pour seulement 15 études, l’institut Ipsos a reçu près de 900 000 euros. Soit 82% du bon million dépensé pour des enquêtes achetées directement aux instituts. Interrogé sur cette préférence, l’Elysée explique être «resté sur la lancée» des relations avec Ipsos. Même chose pour Jean-François Doridot, directeur général de l’institut : «Le choix de l’Elysée repose sur des habitudes de travail.»«Les dispositions qui existaient avant ont été naturellement prolongées», observe pour sa part Pierre Giacometti, ex-responsable d’Ipsos.

Désormais conseiller auprès de Sarkozy, ce dernier rejette l’idée qu’il aurait pu orienter les commandes de l’Elysée vers ses anciens collègues : «Je ne fais pas de recommandations régulières et fréquentes d’Ipsos à l’Elysée […] d’autant plus que je n’ai plus aucune relation avec les dirigeants de l’institut depuis mon départ.»Reste qu’avec plus de 700 000 euros touchés l’an passé pour «prestations de conseils» sa société GiacomettiPéron est la troisième gagnante des largesses élyséennes. Mais son contrat a été revu à la baisse en mars et ramené à 43 500 euros nets par mois.

Régime. Preuve pour l’Elysée que les «anomalies» ont été corrigées. Façon aussi d’avouer que les habitudes prises posaient des problèmes éthiques voire légaux : absence d’appels d’offres, coproduction de sondages dont une partie aurait ensuite atterri dans des médias. Patrick Buisson ne s’occupe plus des sondages depuis juillet. Directeur de la stratégie auprès du chef de l’Etat, c’est désormais l’ex-publicitaire Jean-Michel Goudard qui en a la charge. L’Elysée a également lancé mi-octobre un appel d’offres pour ses futurs prestataires d’enquêtes sur «l’image et l’action du Président». Et la présidence s’est contrainte à un régime drastique pour les sommes dépensées en 2009.

«Quelque chose cloche dans ce monde des sondages, commente le socialiste Jean Launay. Je vais demander au gouvernement si ces dépenses ne se sont pas reportées autre part. Par exemple, sur le budget du SIG [Service d’information du gouvernement, ndlr].» Depuis juillet, les députés PS demandent la convocation d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Sans réponse pour l’instant.

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