Le juteux marché des études

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Politiques 06/11/2009 à 00h00

Le juteux marché des études

Les factures payées par l’Elysée sont des plus curieuses, tout comme certains sondages.

Par LILIAN ALEMAGNA

En révélant le détail de ses factures en sondages pour 2008 et 2009, la présidence de la République dévoile l’ampleur des montants dépensés et le caractère étrange de certaines commandes.

Les belles marges de Patrick Buisson

Le plus gourmand, c’était lui : Patrick Buisson, conseiller opinion de Nicolas Sarkozy. Désormais, patron de la chaîne Histoire, filiale de TF1, l’homme est un ancien directeur du journal d’extrême droite Minute, passé ensuite par Valeurs actuelles et LCI. Par l’intermédiaire de ses deux sociétés, Publifact, puis Publiopinion, il s’est fourni massivement en études auprès de l’institut OpinionWay. En 2008, Buisson a ainsi facturé près d’1,1 million d’euros à l’Elysée pour 110 études. Les dirigeants d’OpinionWay répètent depuis juillet qu’ils ont vendu ces études 190 000 euros au cabinet de Buisson. Sur l’opération, Buisson aurait donc réalisé un bénéfice de près de 910 000 euros, soit une marge de 83%… Chez les autres instituts ayant travaillé avec Patrick Buisson (Ifop, CSA et Isama), on se refuse à donner les montants des enquêtes vendues au conseiller de Nicolas Sarkozy. Chez BVA, on assure avoir «mis un terme» à la collaboration avec Publifact depuis juin 2008. Sollicité par Libération, Patrick Buisson a refusé de se justifier sur les sommes empochées. Au Château, on assure que, depuis juillet, le ménage a été fait. Selon Christian Frémont, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson reste simple conseiller – payé 10 000 euros net par mois – mais ne s’occupe plus des sondages. C’est désormais l’ex-publicitaire Jean-Michel Goudard, nommé il y a peu au nouveau poste de directeur de la stratégie de l’Elysée, qui s’occupe de la commande de sondages. Reste que, selon la liste communiquée par l’Elysée, la nouvelle société de Patrick Buisson, Publiopinion, a continué à vendre à l’Elysée une dizaine de «baromètres» jusqu’à début septembre. Prix des transactions : entre 9 568 et 11 960 euros chacun.

Les gros lots d’Ipsos et de Giacometti

L’Elysée a aussi dépensé de belles sommes en sondages, commandés directement aux instituts : plus d’un million d’euros en 2008 et près de 360 000 euros cette année. L’institut Ipsos – avec 889 824 euros reçus en 2008 pour seulement 15 études et 357 963 euros pour 11 enquêtes jusqu’en juillet 2009 – est le grand bénéficiaire de la manne élyséenne. Pour Ipsos, des enquêtes «baromètre confidentiel – image et action du Président» ont été vendus en moyenne 70 564 euros pièce pour un record à 81 328 euros. Des prix jugés astronomiques par les connaisseurs des sondages.

Troisième gagnant de l’affaire : l’ex-directeur d’Ipsos Pierre Giacometti. Sa société de conseil GiacomettiPéron a empoché près de 723 580 euros en 2008 et touche désormais 43 500 euros net par mois pour des «activités de conseil» et de «stratégie politique». L’ex-sondeur se défend d’avoir pu orienter les choix en sondage de l’Elysée vers ses anciens collègues d’Ipsos : «Il peut arriver de donner mon avis […], mais je ne suis pas en lien direct avec les instituts.»

Des études payées deux fois ?

En juillet, la Cour des comptes avait sonné l’alarme. Les magistrats avaient révélé que les études de type Politoscope commandées par Buisson à OpinionWay «ne faisaient apparaître aucune différence» avec celles publiées chaque semaine par LCI et le Figaro. A OpinionWay, on se défend d’avoir facturé deux fois les mêmes sondages. Buisson aurait reçu en supplément des «tris détaillés» et des «données confidentielles». Des éléments que les inspecteurs de la Cour des comptes ont confirmés à Libération ne pas avoir eu.

Dans leur rapport, les magistrats faisaient également référence à «au moins» 15 autres études qui «avaient également fait l’objet de publication dans la presse». Sans citer les instituts, car il s’agissait de prestataires directs de l’Elysée. Or, sur la liste des factures 2008, ces 15 études mentionnées pourraient concerner Ipsos et CSA. Pour ce dernier, l’intitulé «Confiance» (1 794 euros facturés quatre fois) ressemble au sondage «Confiance dans le président Nicolas Sarkozy» fourni à rythme mensuel par CSA à i-Télé et au Parisien-Aujourd’hui en France. Pour Ipsos, l’intitulé du «baromètre confidentiel-image et action du Président», facturé à plus de 70 000 euros en moyenne se rapproche fort du baromètre Ipsos-le Point «Image de l’action du président de la République», publié chaque mois. «Cela n’a absolument rien à voir, défend Jean-François Doridot, directeur général d’Ipsos. Pour le Point, il s’agit d’une seule question sur le président de la République. Pour l’Elysée, les questionnaires sont beaucoup plus longs, se déclinent sur une vingtaine ou une trentaine de domaines différents, et nous apportons ensuite une synthèse et toute une série d’évolutions d’un mois à l’autre.»

Opportunité douteuse

Enfin, en ces temps d’omniprésidence, l’Elysée a commandé jusqu’au printemps des sondages qui aurait eu plutôt leur place à l’UMP : «les têtes de liste pour les élections européennes» (9 568 euros) «le 1er tour des élections municipales» (11 960 euros), «analyse des résultats du 1er tour des cantonales» (2 153 euros) ou encore «le climat politique en Ile-de-France» (15 548 euros) facturé le 1er octobre. Détail troublant, à cette époque, en pleine bataille pour l’investiture de la tête de liste régionale UMP en Ile-de-France, un sondage confidentiel distinguait la candidature de Valérie Pécresse. Au grand dam de son adversaire, Roger Karoutchi. «Je déteste la manipulation des sondages, qui plus est non officiels !» s’était-il plaint, le 6 octobre, dans Libération. Preuve des défauts de ce type de commandes, depuis 2009, le Château ne semble plus acheter de telles études.

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