Les instituts de sondages accusés de mensonge : OpinionGate (14)

par l’Observatoire des sondages

A deux reprises, Monsieur Patrick Buisson a défini le travail des instituts de sondage pour sa société Publifact comme celui de « sous-traitants techniques » (Libération, 13 novembre 2009 et Le Monde, 27 novembre 2009). C’est une manière de reconnaître que les facturations qu’il avait pratiquées étaient faramineuses. Dont acte. Il fallait les justifier par un vrai travail de conception et de fabrication des sondages et pas seulement par la fonction d’intermédiaire. Si le véritable fabricant de sondages était Patrick Buisson, cela ne laissait aux instituts que la réalisation de ce qu’on appelle dans le jargon, le « terrain » ou la collecte des données, soit par internet (OpinionWay) soit par les centres de téléphonie des autres instituts. Ceux-ci auraient donc seulement « passé » les questionnaires de Publifact. On ne doute pas un instant que les instituts concernés – OpinionWay, BVA, TNS-Sofres, Isama, CSA, IFOP et Ipsos – aient apprécié cette définition restreinte de leur rôle. En tout cas, aucun n’a rectifié et encore moins protesté. Ils auraient pourtant dû le faire parce qu’ils sont gravement compromis. Si l’on en croit Patrick Buisson, ils ont fait de fausses déclarations. Ce sont en effet les « sous traitants techniques » qui se sont déclarés comme les auteurs des sondages dans la presse ou auprès de la commission des sondages, car on ne voit jamais le nom de Publifact apparaître pas plus comme fabricant de sondages que comme commanditaire. Non seulement, ils se mettaient en tort au regard des règles professionnelles en ce qui concerne la publication par des journaux qui n’étaient pas les commanditaires mais bénéficiaient de sondages gratuits, mais ils l’étaient plus gravement en ayant déclaré à la commission des sondages qu’ils étaient les fabricants de sondages qu’ils n’avaient pas réalisés.

L’article 2 de la loi du 19 juillet 1977 prévoit en effet que « la publication et la diffusion de tout sondage tel que défini par l’article 1er (ayant « un rapport direct ou indirect » avec l’élection) doivent être accompagnées des indications suivantes établies sous la responsabilité de l’organisme qui l’a réalisé (le nom de l’organisme qui a réalisé le sondage ; le nom et la qualité de l’acheteur du sondage, etc…) ». A la suite des révélations de la Cour des comptes, la commission des sondages avait réagi par un communiqué de sa présidente (23 juillet 2009) rappelant les termes de cet article 2 pour faire valoir que « ces mentions étaient « établies sous la responsabilité » de l’organisme qui les déclare auprès de la commission des sondages », autrement dit sous la responsabilité des instituts de sondage. Pour la commission, il s’agissait de se justifier en soutenant qu’il « n’appartenait pas à celle-ci, dans le cadre de ses compétences, de vérifier si l’acheteur qui figure dans la déclaration, laquelle engage, comme les autres mentions qui sont prévues par la loi, la responsabilité de l’institut est effectivement celui qui a réglé la facture ». Dans un deuxième point, la présidente assurait que la commission avait bien exercé son contrôle sur les sondages Le Figaro et LCI ayant un caractère de sondages électoraux : « Aucun de ces sondages n’a appelé d’observation de sa part, qu’il s’agisse de la méthode retenue pour obtenir les résultats ou des modalités de leur publication ».

Nous n’aurons pas la cruauté de nous étonner d’un tel manque d’efficacité. Dans ce communiqué, la commission qui ne voit rien et n’entend rien, alors que d’autre voient et entendent, effectue un travail de blanchiment des irrégularités. Or, cette commission des sondages sait maintenant qu’elle a été trompée sur la mention du commanditaire et le serait aussi sur celle du réalisateur. Elle n’a pas réagi à la première tromperie puisque le communiqué du 23 juillet n’a été suivi d’aucune enquête ni sanction. Les faits sont passés mais ce n’est pas une raison de droit pour continuer à se dessaisir. Or, les nouvelles révélations de Patrick Buisson n’ont donné lieu à aucune réaction non plus. Selon la loi de 1977, il faut être déclaré à la commission des sondages pour publier des sondages électoraux. Publifact ne l’est pas à notre connaissance. Par contre, les sondeurs mentionnés comme « sous-traitants techniques » le sont bien. En somme, ces instituts habilités auraient servi de prête-noms. Leur responsabilité juridique est bien en jeu puisque les mentions de la fiche technique sont mensongères. Telle est l’accusation de Patrick Besson.

Aussi la commission des sondages ne peut-elle plus arguer des limites de ses compétences ou de ses moyens pour faire valoir l’article 12 de la loi du 19 juillet 1977 qui prévoit les sanctions de l’article 90-1 du Code électoral « ceux qui auront laissé publier ou diffuser un sondage, tel que défini à l’article 1er, assorti d’indications présentant un caractère mensonger ». Pour information, cet article précise que « toute infraction aux dispositions de l’article 52.1 [1] sera punie d’une amende de 75 000 euros ». La loi donnant la responsabilité des déclarations aux instituts, ceux-ci encourent donc des condamnations pour n’avoir pas indiqué les véritables commanditaires des sondages mais aussi pour avoir servi de prête-noms à Publifact, à en croire les justifications de Patrick Besson. Si la commission des sondages ou quelque autorité juridique veut encore appliquer la loi en France…

Notes

[1] « L’utilisation à des fins de propagande de tout procédé de publicité commerciale par la voie de la presse ou par tout moyen de communication audiovisuelle est interdite ».

Assignation en justice de Laurent Joffrin, Alain Garrigou et Libération

Télécharger la lettre d’assignation (PDF) :

Assignation en justice de Laurent Joffrin, Alain Garrigou et Libération

Droit de réponse de Patrick Buisson publié dans Le Monde

Droit de réponse de Patrick Buisson publié dans Le Monde

Le Monde daté du 26 novembre 2009

CORRESPONDANCE Une lettre de Patrick Buisson

A LA SUITE de notre article consacré aux sondages de l’Elysée (Le Monde du 7 novembre), Patrick Buisson, conseiller opinion du président de la République, nous écrit notamment :

 » Dans votre article publié sous le titre « Le PS tient à une commission d’enquête sur les sondages à I’EIysée », vous citez le rapport du rapporteur spécial de la commission des finances de l’Assemblée nationale et notamment les chiffres communiqués par les services de la présidence de la République quant aux commandes de sondages.

II est dommage que vous vous soyez arrêtés à ce seul aspect des choses. A aucun moment, par exemple, vous n’avez jugé utile d’indiquer que la mission que j’ai exercée dans le cadre de la société Publifact, aux termes de la convention passée le 1er juin 2007 avec la présidence de la République, comportait deux volets distincts : le premier concernant le conseil politique et stratégique, le second une mission de direction des études incluant entre autres le recours aux enquêtes d’opinion.

C’eût été pourtant un éclairage pertinent pour en expliquer le fonctionnement à vos lecteurs. Ils auraient alors compris que les instituts n’étaient pour Publifact que des sous-traitants techniques et les sondages qu’une composante d’une mission beaucoup plus vaste couvrant le suivi de l’opinion pour le compte de la présidence. (…) J’ajoute que le montant des prestations facturées à mon cabinet que vous attribuez à OpinionWay pour l’année 2008 (190 000 euros) est totalement fantaisiste et très éloigné de la réalité. « 

La création d’une commission d’enquête sur les sondages de l’Elysée déclarée irrecevable

Le Monde.fr

La création d’une commission d’enquête sur les sondages de l’Elysée déclarée irrecevable

LEMONDE.FR | 17.11.09 | 14h22  •  Mis à jour le 17.11.09 | 16h03

La commission des lois de l’Assemblée nationale a déclaré irrecevable, mardi 17 novembre, la demande de création d’une commission d’enquête sur les sondages financés par l’Elysée.

Le dernier mot sur cette demande du groupe socialiste revient néanmoins au président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer. Ce dernier devrait réunir très rapidement le bureau – la plus haute autorité collégiale de l’Assemblée -, peut-être dès cette après-midi.

L’appréciation de la Commission des lois laisse peu de marge de manoeuvre à M. Accoyer : on le voit mal aller à l’encontre de cet avis, mais aussi à l’encontre du groupe UMP.

L’Elysée avait été épinglé l’été dernier par la Cour des comptes : celle-ci, dans son rapport rendu public le 16 juillet, avait qualifié d' »exorbitant au regard des règles d’exécution de la dépense publique » le système d’études et de sondages de la présidence de la République.

La Cour des comptes notait que l’Elysée avait passé en juin 2007 une convention avec un cabinet d’études – Publifact, dirigé par Patrick Buisson – pour « un coût avoisinant 1,5 million d’euros » sans respecter les règles de passation des marchés publics. Elle s’étonnait que ce cabinet ait facturé à l’Elysée, pour un montant de 392 288 euros, des enquêtes dont les résultats avaient été publiés par Le Figaro et LCI.

L’Elysée a communiqué à l’Assemblée nationale les factures des enquêtes commandées en 2008 et 2009. Le budget sondages pour 2008 s’est élevé à 3,281 millions d’euros. Il est évalué à 1,631 million en 2009.

RÉUNION HOULEUSE

La Commission des lois, où l’UMP est majoritaire, a estimé « non constitutionnelle » la demande des socialistes d’une commission d’enquête. Elle a invoqué le principe de la séparation des pouvoirs entre exécutif et législatif, ainsi que l’article 67 de la Constitution, selon lequel le président de la République « n’est pas responsable de ses actes » durant son mandat.

La réunion de la Commission des lois a duré deux bonnes heures. Elle a été houleuse. Ella a commencé par la désignation de Thierry Mariani (UMP) comme rapporteur. Le PS avait proposé Delphine Batho, mais cette candidature a été rejetée.

Jean-Marc Ayrault, le président du groupe PS est venu participer aux débats, François Bayrou étant également présent. Apprenant la présence de M. Ayrault, Jean-François Copé, le président du groupe UMP, a alors également rejoint la Commission.

« C’est une décision politique grossière, qui n’est pas basée juridiquement sur quoi que ce soit. Ce sont des artifices », a réagi la socialiste Delphine Batho.

La Commission des lois s’est démarquée du gouvernement dans son appréciation de la demande du PS. La garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie avait fait savoir le 6 novembre que la commission d’enquête réclamée par le PS « n’entre pas dans le cadre défini par la Constitution ».

Elle avait mis en avant deux articles de la Constitution (51-2 et 24), selon lesquels une commission d’enquête parlementaire ne peut intervenir que pour « évaluer les politiques publiques » et « pour l’exercice des missions de contrôle et d’évaluation » du gouvernement.

La commission des lois, elle, s’appuie sur l’article 67 de la Constitution qui dit que « le Président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité » et qu’il « ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite ».

Patrick Roger (avec AFP)

Le silence de la commission des sondages : OpinionGate (13)

par l’Observatoire des sondages

La présidente de la commission des sondages a souhaité s’exprimer dans l’affaire des sondages élyséens… sur son silence (Libération, 10-11 novembre 2009). La commission n’a que des « compétences extrêmement précises et limitées, énumérées par la loi du 19 juillet 1977. Elle ne s’intéresse qu’aux sondages électoraux qui ont été rendus publics et s’assure que ces études n’exercent aucune influence non sincère sur les électeurs ». Il est fort embarrassant de rappeler à une présidente de section du Conseil d’Etat les termes de la loi qui, dans son article 1er, précise que « sont régies par les dispositions de la présente loi la publication et la diffusion de tout sondage d’opinion ayant un rapport direct ou indirect avec un référendum, une élection présidentielle ou l’une des élections règlementées par le code électoral ainsi qu’avec l’élection des représentants à l’Assemblée des Communautés européennes ». Le contrôle de la commission eut bien dû être effectué sur les sondages élyséens puisque certains étaient publiés et avaient « un rapport direct ou indirect » avec les élections. A la place, la présidente de la commission introduit une notion d’« influence non sincère » absente de la loi et ouvre un abîme de perplexité.

Une telle explication devrait conduire à ignorer la question du financement occulte qu’a révélé l’OpinionGate. Pourtant, la présidente justifie autrement son ignorance : « Nous ne savons pas qui paie le sondage et nous n’avons aucun moyen de le savoir. Ce n’est pas dans nos attributions. Nous savons simplement qui commande l’étude et qui l’effectue ». Retour au texte de loi : « La publication et la diffusion de tout sondage tel que défini à l’article 1er doivent être accompagnées des indications suivantes, établies sous la responsabilité de l’organisme qui l’a réalisé (le nom de l’organisme ayant réalisé le sondage ; le nom et la qualité de l’acheteur du sondage ; le nombre des personnes interrogées ; la ou les dates auxquelles il a été procédé aux interrogations ; une mention indiquant le droit de toute personne à consulter la notice prévue par l’article 3 ». Or, l’article 3 mentionne les précédentes données, qui doivent être publiées, mais également des données complémentaires qui doivent être, elles, déposées : « la méthode que les sondeurs indiquent dans la presse, le choix et la composition de l’échantillon, les conditions dans lesquelles il a été procédé à l’interrogation, le texte intégral des questions, les limites d’interprétation des résultats publiés, s’il y a lieu, la méthode utilisée pour en déduire les résultats de caractère indirects qui seraient publiés ». Par cette dernière expression confuse, il faut comprendre les corrections. « Le droit de toute personne à consulter la notice prévue à l’article 3 » est donc vide puisqu’on obtient – au mieux – la fiche technique publiée dans la presse mais surtout pas les corrections effectuées sur les sondages électoraux [1]. A l’inverse, les fiches techniques publiées indiquent des informations que la loi ne rend pas obligatoires telles que la méthode des quotas – toujours la même – et les conditions d’interrogation (face-à-face, téléphone et en ligne). Quant au contrôle effectué par des « experts statisticiens », la présidente de la commission nous apprend donc que le seul contrôle concerne les chiffres comme s’il n’y avait que ces possibilités de biais dans les enquêtes. Si l’on ajoute que les statisticiens ne peuvent contrôler que les données que les instituts veulent bien leur donner, on comprend que le contrôle statistique ne fait que compléter la fiction. La présidente croit-elle réellement que les instituts craignent les rappels à l’ordre quand il n’y en a jamais ou presque ? Un seul pour la campagne présidentielle de 2007. Il avait suscité la colère des dirigeants de l’institut concerné, CSA Opinion, parce qu’ils étaient les seuls accusés, qu’ils connaissaient parfaitement les méthodes similaires de leurs concurrents et l’irréalité du contrôle de la commission, qui au passage avait montré du doigt le seul institut réputé de gauche. Ces précisions importent pourtant peu puisqu’on sait aujourd’hui que tout peut être faux puisque rien n’est contrôlé.

La présidente de la commission des sondages a manifestement appris trop tard qu’elle en savait encore moins qu’elle ne croyait. Patrick Buisson a en effet justifié ses faramineuses rémunérations en endossant la responsabilité des sondages et en laissant aux instituts le rôle de « sous traitants techniques » (Libération, 13 novembre 2009). Il faut donc encore corriger cette affirmation selon laquelle « Nous savons seulement qui commande l’étude et qui l’effectue ». Les fiches techniques n’indiquaient pas Publifact mais les instituts « sous traitants », l’un et les autres pris en pleine illégalité. Gageons que la commission des sondages ne trouvera pas de motif d’observation et encore moins de sanction.

Après un bilan aussi vide justifié par l’absence de moyens, il fallait bien en toute logique bureaucratique assurer que l’existence de la bureaucratie s’imposait : « il est indispensable que le secteur des sondages soit soumis au contrôle d’un organe de régulation ». Pourquoi ? On n’en saura pas plus alors que la régulation se résume à offrir une couverture officielle offerte aux irrégularités. La situation n’est donc pas si satisfaisante qu’il faille exclure tout changement. « Il n’est pas impossible qu’un projet de réforme vienne étendre le champ de compétence de la commission », espère la présidente, toujours selon cette bonne vieille logique bureaucratique selon laquelle il faut donner plus de pouvoir à une commission qui ne fait rien de ses pouvoirs. Croit-on que l’ouverture législative vienne de la création d’une commission d’enquête parlementaire qui défraie l’actualité ? Non : « une commission parlementaire du sénat examine depuis peu la législation des sondages électoraux ». Prudence ! Il faut procéder à pas de clercs ou plutôt adopter un train de sénateur. On aimerait que cela fût un morceau de littérature kafkaïenne.

Notes

[1] Cf. à ce propos Un faux Huron au Conseil d’Etat.

Incertain M. Buisson…OpinionGate (12)

par l’Observatoire des sondages

Dans le droit de réponse publié dans Libération (12 novembre 2009), M. Patrick Buisson porte plainte pour diffamation et injure publique envers Libération et moi-même. J’imagine aisément que mes propos de l’édition du 6 novembre 2009 ne lui ont guère plu. Rappelons ceux qui concernaient précisément le plaignant : « Et pourquoi laisser Buisson se faire une marge de 900 000 euros sur son dos (de la présidence) ? Soit c’est un escroc, soit c’est un petit soldat qui constitue un trésor de guerre pour payer des sondages durant la prochaine campagne électorale sans que ce soit visible dans les comptes de campagne du candidat Sarkozy ? ». On connaît bien ce procédé rhétorique qui consiste à poser de fausses questions ou de fausses alternatives pour soutenir une thèse. Puisqu’il faut mettre les points sur les « i », je ne crois donc pas que M. Buisson soit un « escroc ». Mais les lecteurs de Libération l’avaient compris. Etre qualifié de « petit soldat » mérite-t-il donc une plainte pour injure publique de l’intéressé ? Si le terme de « soldat » ne lui déplaît pas, ce doit être le qualificatif de « petit ». Décidément…

En tout cas, le personnage présenté comme l’éminence grise du Président est sorti du bois. On ne peut douter qu’il l’a fait avec l’aval de son employeur. Ses propos ne sont pas tendres et fleurent l’injure publique : « L’un de vos intervenants aligne par ailleurs dans une méconnaissance totale des outils et du dossier, un nombre impressionnant d’erreurs factuelles, de contre vérités et d’insinuations fallacieuses ou injurieuses. Toutes ces raisons d’une éminente gravité m’ont conduit à charger mon conseil Maître Gilles William Goldnadel de vous assigner en diffamation et injures publiques ». Encore le droit de réponse publié dans Libération abandonne-t-il les termes cités par l’Express où mes propos sont jugés d’une « facture fort peu universitaire nonobstant le titre dont se prévaut cette personne » (L’Express.fr 9 novembre 2009). J’ai l’habitude d’être traité d’escroc par les sondeurs qui goûtent peu mes critiques. Etre accusé cette fois d’autant de crimes pour une interview si courte me flatte aussi car il faut que le propos soit dense. On comprend qu’il faudrait ne rien dire qui dérange. Après les écrivains, les universitaires seraient tenus à la réserve. Décidément…

Et puisqu’il semble que les immigrés ne soient pas les seuls à devoir montrer leurs papiers, je précise que le titre de professeur de science politique dont je me prévaux a été obtenu par l’obtention d’une agrégation de science politique. Et comme on n’est jamais trop prudent, je suis aussi agrégé d’histoire. Je n’aurai pas l’outrecuidance de citer mes travaux sur les sondages.

J’essaie simplement de mettre mes compétences à la disposition de mes étudiants et d’un public plus large quand on me le demande. Je ne travaille pas sur la Chine des Han ou les Nambikwara mais sur de sujets où il y a des risques. Je les accepte volontiers. Et puisque mon intervention dans l’affaire des sondages de l’Elysée a des vertus d’objectivation participante, je note que le droit de réponse de M. Buisson est étonnamment « riche ». On n’attendait pas de tels aveux.

Le premier n’est qu’une confirmation de l’anti-intellectualisme qui est une marque de l’extrême droite, du Président de la République (le propos sur la princesse de Clèves parmi bien d’autres) et de quelques ministres. Pour l’important conseiller du Président, je ne suis donc « qu’un certain M. Garrigou ». Cela m’honore. Il est beaucoup plus intéressant de s’arrêter à la nouvelle explication de son rôle apportée par M. Buisson. Sots que nous sommes, nous n’avions pas « compris que les instituts n’étaient pour Publifact que des sous-traitants techniques ». Or insiste M. Buisson, « tout cela était pourtant clairement exposé dans le rapport très précis du rapporteur spécial de la commission des finances ». En somme, les instituts de sondage auraient « passé » les questionnaires en louant leurs centres téléphoniques et M. Buisson aurait conçu les sondages et exploité les réponses. Le conseiller du Président a certainement plusieurs cordes à son arc mais on voit mal en quoi sa formation – une licence en histoire et une maîtrise en lettres – comme ses fonctions journalistiques ultérieures le qualifient pour mener des enquêtes statistiques. Tout amateur qu’il soit, il fait peu de cas des sondeurs ramenés à un rôle fort peu honorable. Au fait, n’ont-ils rien à dire ? Leur silence est inhabituel et lourd. Ils ont pourtant une nouvelle raison de s’inquiéter : leur client vient de les compromettre un peu plus. Ils sont en effet tenus par leurs règles déontologiques de « signer ». Autrement dit, la fiche technique des sondages publiés doit comprendre le nom de l’institut et celui du commanditaire. On savait déjà que des journaux publiaient des sondages qu’ils n’avaient pas payés mais que Publifact était le véritable commanditaire. On sait maintenant que M. Buisson faisait ces sondages et non point les instituts qui en endossaient la paternité. Tout était donc faux. S’il ne s’agissait que de règles professionnelles mais il s’agit aussi, pour les sondages électoraux, de règles légales imposées par la loi de juillet 1977. Décidément, il est des occasions où il vaudrait mieux se taire.

Alain Garrigou

Professeur de science politique

Elysée : déballage sur les sondages

Article publié dans le quotidien Libération du 5 novembre 2009

http://www.liberation.fr/politiques/0101601336-elysee-deballage-sur-les-sondages

Politiques 05/11/2009 à 00h00

Elysée : déballage sur les sondages

Enquête

Après avoir été épinglée par la Cour des comptes, la présidence joue la transparence. «Libération» a eu accès aux documents qui seront rendus publics cet après-midi en commission à l’Assemblée nationale.

Par LILIAN ALEMAGNA

Les Gardes républicains dans la cour du palais de l’Elysée (© AFP Georges Gobet)

Opération transparence à l’Elysée. Après avoir laissé les inspecteurs de la Cour des comptes venir farfouiller dans ses dépenses pour révéler, en juillet, ses habitudes en matière de sondages, la présidence de la République se lance dans un grand déballage sur les sommes déboursés en conseils et études d’opinion depuis 2008. Dans le rôle du nettoyeur en chef, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Christian Frémont, qui a transmis au député (PS) Jean Launay, rapporteur de la mission «pouvoirs publics», deux listes détaillant objet de l’enquête, date et montant de chacune des factures payées par l’Elysée entre 2008 (3,28 millions d’euros) et 2009. Montants exorbitants, intitulés semblables à des sondages parus dans la presse… Ces documents, que Libération a pu consulter, doivent être rendus publics cet après-midi en commission à l’Assemblée nationale.

Gratification. Premier élément, ces listes précisent l’appétit en sondages du conseiller spécial de Sarkozy Patrick Buisson ancien directeur du journal d’extrême droite Minute, passé par LCI, et aujourd’hui patron de la chaîne Histoire. Depuis juillet, on savait, grâce à la Cour des comptes, que l’Elysée avait versé, en 2008, 1,5 million d’euros à son cabinet d’études, Publifact. Sur cette somme, 392 288 euros concernaient des études Politoscope, réalisées par l’institut OpinionWay, qui étaient, selon la Cour des comptes, identiques à celles publiées chaque semaine par LCI et le Figaro. Les listings de Christian Frémont font apparaître que Publifact a vendu à l’Elysée pour environ 1,1 million de sondages d’OpinionWay. Or, d’après les dirigeants de l’institut, Publifact a acheté quelque 190 000 euros l’ensemble des études fournies en 2008. La soustraction est simple : la marge réalisée par Patrick Buisson serait donc de 910 000 euros, soit près de 83%… Pas mal pour une gratification dont la justification reste floue. Déjà rémunéré 120 000 euros nets en honoraires annuels pour sa fonction de conseil à l’Elysée, Buisson touchait le reste, selon Christian Frémont, «pour son travail de conception des questions, d’analyse des tris et verbatim, et de rédaction des rapports remis au Président». Contacté par Libération, Patrick Buisson a refusé de s’exprimer.

Mais le conseiller du chef de l’Etat n’est pas le seul à avoir touché le jackpot des 3,2 millions d’euros du budget 2008 consacrés aux conseils et sondages de l’Elysée. Pour seulement 15 études, l’institut Ipsos a reçu près de 900 000 euros. Soit 82% du bon million dépensé pour des enquêtes achetées directement aux instituts. Interrogé sur cette préférence, l’Elysée explique être «resté sur la lancée» des relations avec Ipsos. Même chose pour Jean-François Doridot, directeur général de l’institut : «Le choix de l’Elysée repose sur des habitudes de travail.»«Les dispositions qui existaient avant ont été naturellement prolongées», observe pour sa part Pierre Giacometti, ex-responsable d’Ipsos.

Désormais conseiller auprès de Sarkozy, ce dernier rejette l’idée qu’il aurait pu orienter les commandes de l’Elysée vers ses anciens collègues : «Je ne fais pas de recommandations régulières et fréquentes d’Ipsos à l’Elysée […] d’autant plus que je n’ai plus aucune relation avec les dirigeants de l’institut depuis mon départ.»Reste qu’avec plus de 700 000 euros touchés l’an passé pour «prestations de conseils» sa société GiacomettiPéron est la troisième gagnante des largesses élyséennes. Mais son contrat a été revu à la baisse en mars et ramené à 43 500 euros nets par mois.

Régime. Preuve pour l’Elysée que les «anomalies» ont été corrigées. Façon aussi d’avouer que les habitudes prises posaient des problèmes éthiques voire légaux : absence d’appels d’offres, coproduction de sondages dont une partie aurait ensuite atterri dans des médias. Patrick Buisson ne s’occupe plus des sondages depuis juillet. Directeur de la stratégie auprès du chef de l’Etat, c’est désormais l’ex-publicitaire Jean-Michel Goudard qui en a la charge. L’Elysée a également lancé mi-octobre un appel d’offres pour ses futurs prestataires d’enquêtes sur «l’image et l’action du Président». Et la présidence s’est contrainte à un régime drastique pour les sommes dépensées en 2009.

«Quelque chose cloche dans ce monde des sondages, commente le socialiste Jean Launay. Je vais demander au gouvernement si ces dépenses ne se sont pas reportées autre part. Par exemple, sur le budget du SIG [Service d’information du gouvernement, ndlr].» Depuis juillet, les députés PS demandent la convocation d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Sans réponse pour l’instant.