Audition parlementaire : contrition et contradictions… OpinionGate (8)

par l’Observatoire des sondages

La commission des finances de l’Assemblée nationale a reçu le directeur de cabinet de l’Elysée le 13 octobre 2009. L’événement était inédit comme l’avait été le contrôle du budget de l’Elysée par la Cour des comptes. Un nouvel événement de transparence, se félicitaient les participants. A entendre cependant Christian Frémont, on pourrait croire qu’il n’y avait jamais eu de rapport de la Cour des comptes mettant en cause le cas particulier des études financées par l’Elysée en toute opacité. La réforme avait été engagée sans elle, dès le mois de mars 2009, quelques mois avant la publication fatale. Et donc au moment où était effectué le contrôle. Coïncidence. Dorénavant, les sondages seraient conclus sur appel d’offres pour les sondages. L’appel avait justement été publié la veille au Bulletin officiel des annonces des marchés publics. Coïncidence.

L’audition commença donc par un manifeste des bonnes intentions sur les dépenses de sondages accusées depuis l’été d’être excessives et suspectes. Des économies étaient annoncées aux parlementaires avec un poste en forte diminution : « 3 280 000 euros en 2008, 1 631 000 euros en 2009 et 1 424 000 en 2010 ». La remise en ordre mêlait économies financières et réorganisation avec une diminution des contrats de 21 % pour le cabinet de conseil de Pierre Giacometti, le cantonnement de Patrick Buisson à une mission de conseil et la création d’une direction de la stratégie chargée des sondages.

La diminution des dépenses est un aveu : cela faisait beaucoup et même trop. Dorénavant, l’Elysée ne financerait des sondages que sur l’image du Président et l’appréciation de ses initiatives. Qu’en était-il avant ? On devrait le savoir puisque le directeur de cabinet a accepté de fournir la liste des sondages non cités par le rapport de la Cour des comptes : « Il n’y a aucun secret dans tout cela ».

L’audition du directeur de cabinet de l’Elysée a ainsi mêlé la contrition et l’embarras. De la première, on retiendra un aveu général : « Conscient du manque de transparence du système, j’ai souhaité qu’il y soit mis fin, si bien que cela appartient désormais au passé ». L’invitation implicite à oublier ne permet pourtant pas d’éviter les explications. Et sur ce chapitre, l’embarras a prévalu.

L’OpinionGate s’est focalisé sur le système de financement par l’Elysée de sondages Opinion Way via la société Publifact de Patrick Buisson et leur diffusion par Le Figaro et LCI. Le directeur de cabinet du Président a dû évoquer les points successifs de contestation : l’absence d’appel d’offres, l’apparent double achat des sondages par la presse et l’Elysée, le rôle et la rémunération de Publifact et enfin, le recours à l’institut OpinionWay.

L’affaire avait soulevé quelques dissonances dans la défense. Les accords ne semblent pas encore trouvés si l’on en juge par ce démenti apporté à une déclaration de Patrick Buisson qui avait assuré l’inverse (L’Express, 15 septembre 2009) : « Il va de soi que ce contrat est soumis au code des marchés publics ». Mais, le rapport de la Cour des comptes s’étonnait surtout du fait que l’Elysée paie des sondages publiés dans la presse et, selon les normes en vigueur, payés par elle. Christian Frémont précisait une réponse déjà énoncée : « Ce qui intéresse la Présidence, c’est ce qui entoure les réponses et que les journaux ne publient pas : le verbatim, mais aussi le tri des réponses selon des critères très fins (âge, lieu de résidence, catégorie sociale, etc.) ».

Le rapporteur de la Cour des comptes s’était étonné que la présidence paie des sondages largement diffusés par la presse. Outre le Politoscope, il citait quinze cas. Cas identifiés faut-il comprendre car il est difficile de faire un inventaire exhaustif. A la suite, l’apparent double paiement du Politoscope d’OpinionWay avait nourri une polémique jusque dans la rédaction du journal Le Figaro. Les explications avaient été alambiquées. Celle du directeur de cabinet de l’Elysée, la panique initiale passée, ne l’est pas moins : la presse ne paie pas certaines opérations même si elle a pu bénéficier d’informations « dans un passé lointain » ; le Politoscope est un sondage omnibus portant sur les sujets les plus divers et « ce sont d’ailleurs ces commandes commerciales qui permettent de financer les autres sondages, les medias et l’administration ayant des moyens limités ». On est étonné quand on sait par ailleurs la production de sondages absurdes et le gaspillage public. Le refrain de l’Etat pauvre ne convainc pas au regard des dépenses de l’Elysée. Quant à la presse, on apprend avec intérêt que les sondages commerciaux la subventionnent par l’intermédiaire des sondages. Si l’Elysée paie, c’est alors le Président qui subventionne la presse.

La question d’un double paiement rejoint celle des rémunérations de Publifact. Pourquoi cette société, outre la rémunération mensuelle de son directeur, percevait-elle des sommes importantes sur les contrats passés avec OpinionWay ? Et en l’occurrence, plus que le sondeur. Il va de soi qu’on comprend mal le paiement mensuel de 10 000 euros à Patrick Buisson si une autre rémunération est octroyée pour le même service. Questionné, le directeur de cabinet de l’Elysée n’a rien de mieux à proposer qu’une sorte de témoignage neutre : « Il estimait devoir être rémunéré pour son travail de conception des questions, d’analyse des tris et verbatim et de rédaction des rapports remis au Président en sus de la prestation fournie par OpinionWay ». Le témoin ne semble pas convaincu lui-même… Si l’on prend au sérieux la thèse d’un paiement de Patrick Buisson, le moins qu’on puisse dire est que ses services coûtent très cher. Pour beaucoup moins, d’excellents spécialistes, de vrais spécialistes de statistiques et de sociologie, et non un historien, pourraient faire un bon travail. Il faut ne pas savoir ce que sont des tris croisés pour prétendre qu’il faut les payer alors que ceux évoqués par Christian Frémont sont livrés avec le sondage comme il est aisé de le vérifier en consultant les résultats complets. Et si on veut les faire soi-même, il ne faut guère plus de quelques minutes pour les effectuer. On sourit aussi devant l’évocation de « tris selon des critères très fins », une absurdité statistique.

L’OpinionGate a braqué les projecteurs sur un sondeur critiqué à la fois pour sa proximité à l’Elysée et pour faire des sondages en ligne en matière politique. Cette dernière explication est relayée par le directeur de cabinet de l’Elysée : « Il faut donner acte à M. Buisson de sa réponse : OpinionWay était le seul institut à réaliser des enquêtes en ligne et non par téléphone. Cette méthode présente l’avantage de la rapidité et permet en outre de recueillir, non seulement les réponses, mais aussi des commentaires souvent très intéressants (le verbatim) rédigés par les sondés en marge de ces réponses ». M. Frémont a manifestement bénéficié d’une session de formation accélérée pour répondre aux questions. La méthodologie des sondages est pour lui une découverte récente. Il aime beaucoup le mot verbatim. En répétant l’argument de Patrick Buisson, il oublie l’avantage principal des sondages en ligne : ils sont moins chers. Or, la Présidence paie plus cher que s’il s’agissait de sondages par téléphone. Quel intérêt sauf s’il s’agit de surfacturation ?

Enfin, l’audition du directeur de cabinet de l’Elysée, malgré les prouesses d’autocontrôle nécessaires dans une rencontre délicate, livre quelques révélations avec des chiffres qui témoignent de la bonne foi mais aussi une erreur qui trahit au moins la confusion persistante : sur la demande de Christian Frémont, le nom du destinataire de 820 000 euros pour 2009 a été corrigé dans le compte rendu, c’était Publifact et PubliOpinion et non OpinionWay comme il l’avait déclaré, soulevant aussitôt les protestations du sondeur.

L’audition du directeur de cabinet de l’Elysée a enfin attiré l’attention sur un acteur très discret de l’OpinionGate puisque le montant du contrat liant l’Elysée à la société Giacometti, Peron et associés était inconnu jusque là. Face à la surprise provoquée par la somme de 45 000 euros par mois, le conseiller-sondeur a précisé qu’il ne s’agissait pas de sa rémunération personnelle mais celle du cabinet pour un travail effectué par 6 salariés. Pourquoi payer deux conseillers pour ce qui ressemble fort au même travail qui consiste à commenter et analyser des sondages ? Contrairement à Publifact, Pierre Giacometti n’assurait pas l’interface financière puisque, selon Christian Frémont, les sondages étaient « commandés directement par l’Elysée ». Et de préciser que l’institut Ipsos en assurait 95 %. Est-il besoin de préciser qu’il n’y a pas eu d’appel d’offres. Or, Pierre Giacometti a été longtemps le directeur général d’Ipsos. Après l’élection présidentielle de 2007, il en a démissionné pour créer son propre cabinet. Or, apprend-t-on, il « dirige » la quasi totalité des contrats de son principal client vers sa précédente entreprise. Gratuitement ? Il n’a donc pas coupé les ponts.

Le cumul des fonctions de sondeur et de conseiller suscite des accusations depuis longtemps. Pierre Giacometti en avait été la cible dès 1995 quand un certain Nicolas Sarkozy, lieutenant du candidat Edouard Balladur, l’avait publiquement mis en cause sur le plateau de France 2 lors de la soirée électorale du premier tour pour être à la fois le commentateur pour la chaîne publique et le conseiller occulte de Jacques Chirac. Cette altercation n’a pas empêché Nicolas Sarkozy de bénéficier à son tour de l’aide de Pierre Giacometti en 2007. Il était plus délicat de prolonger en temps ordinaire la situation de « double casquette ». Aussi le conseiller Giacometti a-t-il divorcé avec le sondeur Giacometti. Du moins croyait-on car, manifestement, c’était un arrangement d’apparence. On comprend mieux la modération du P-dg d’Ipsos, Jean-Marc Lech face à l’OpinionGate, dans son rôle de vieux sage admonestant OpinionWay qui faisait un scandale et relativisant l’affaire à une question de factures. Il craignait d’être lui-même pris dans la tourmente. On laissera aux juristes le soin de trancher sur la légalité d’une situation révolue car assure M. Christian Frémont, la direction de la stratégie va procéder par appel d’offres. On frémit devant le suspens : Ipsos obtiendra-t-il toujours 95 % des contrats ?

Ces explications n’ont certainement pas convaincu les parlementaires les plus bienveillants. Même s’il demeure encore des zones d’obscurité, ils ont parfaitement compris avoir affaire à un système de financement politique illégal. Il est aussi clair que les corrections récentes n’effacent pas les délits passés. Le « système », selon les termes du directeur de cabinet de l’Elysée, avait été mis en place aussitôt après l’élection de Nicolas Sarkozy, avec d’importants moyens, significatifs de son rôle, pour gouverner et préparer la candidature de 2012, a été affaibli comme en témoigne la diminution des ressources et le démantèlement partiel des circuits de financement. Il est trop vital pour ne pas subsister ou être recomposé sous d’autres modalités.

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