En marge : Si Le Monde savait…OpinionGate (6)

par l’Observatoire des sondages

L’OpinionGate aurait pu amener à remettre en question une idée reçue. Il ne faut pas trop espérer si l’on en juge par l’indignation qui agita brièvement le journal Le Monde au même moment. L’indignation valait bien la « Une » : « Maroc : le sondage interdit » (4 août 2009). Le quotidien s’ouvrait par un éditorial de son P-dg sur le scandale : « Illégalité ». Il est vrai que Le Monde était un partenaire de cette opération, menée par la filiale marocaine de l’institut de sondage français CSA, et publiait également dans le même numéro un article qui en résumait les enseignements. Un déni de démocratie que cette interdiction puisque, comme on le sait, les sondages se confondent avec la démocratie. Il n’y a pas de sondages dans les pays non démocratiques ont répété à l’envi les sondeurs pour finir par en convaincre beaucoup de monde. Un lieu commun de notre temps qui ne résiste pas à l’analyse mais qu’importe, on est ici dans le royaume des idées reçues. Le directeur du Monde se scandalise d’autant plus qu’un sondage ne soit pas publié au royaume du Maroc que ce sondage accorde une faveur unanime au souverain. 91 % des sondés déclarent avoir senti un changement notoire dans leur vie. Traduction du P-dg : « 91 % des personnes interrogées plébiscitent le bilan de Mohamed VI ». Traduction de la journaliste : « ils plébiscitent l’action de leur souverain ». Dans un passé français lointain, les républicains accusaient les plébiscites impériaux d’être antidémocratiques. Le sondage aurait-il été publié que cette unanimité n’aurait donc pas été problématique. Pas comme un score de 91% à des élections bien sûr. Il n’est pas sans saveur qu’un journaliste plaide pour la démocratie en regrettant qu’un score unanimiste soit censuré. On ne rit pas de ces choses-là.

Et quand on a des convictions démocratiques aussi fermes, il ne viendrait pas non plus à l’idée de réfléchir aux conditions d’enquête. Certes plaide encore le directeur, tout a été fait dans les règles de l’art, « professionnellement ». Cela avait-il besoin d’être précisé ? Y aurait-il des pays – disons autoritaires – qui auraient intérêt à connaître l’opinion des gouvernés ? Bien sûr, on sait que les policiers – les mouches – furent les ancêtres des sondeurs depuis le 17 ème siècle. Cela signifierait-il encore que la peur pourrait déformer l’expression de l’opinion ? Mais l’emploi de professionnels suffit-il à balayer la crainte ? C’est donc un sacré satisfecit donné au royaume chérifien que de lui accorder que 91 % des sujets du roi lui accordent confiance en toute confiance. Enfin, s’agirait-il de garantir la fiabilité de résultats aussi favorables au régime ? Mais alors pourquoi ne les publie-t-il pas ? Un soupçon d’irrationnel car dans d’autres pays, beaucoup plus modernes – la France par exemple – des présidents sont moins discrets dans l’organisation de sondages truqués pour faire apparaître combien ils sont populaires.

Ainsi, plaidait le directeur, les conditions de liberté étaient assurées au royaume du Maroc pour sonder mais pas pour publier. Un reste d’archaïsme sans doute. Et une transition ajoutée à l’équation sondage égale démocratie puisqu’il y a (encore) des pays où l’on peut réaliser des sondages mais pas les publier en tout cas pas tous. Faute d’une réflexion sur les conditions politiques des sondages, on se contentera de ces circonvolutions. Il faut dire que la réflexion n’avait pas été menée avec beaucoup d’intelligence. En 2002, le sondeur Roland Cayrol, alors dirigeant de CSA, se vantait d’être « parmi les initiateurs » de l’introduction des sondages au Maroc : « Le poncif, rapporte-t-il, là aussi, voulait que « l’opinion publique marocaine n’existe pas ». Et la voici qui s’exprime en chiffres, à la « une » des magazines et dans l’audiovisuel. La vie publique n’est plus réduite aux décisions du Palais, aux calculs des partis et aux rumeurs des dîners en ville. Les cadres marocains peuvent, dans une grande enquête réalisée au printemps 2000 pour l’hebdomadaire La Vie économique, dirent tout à la fois leur satisfaction et leur confiance face au processus engagé, leur appui au gouvernement de transition, et leur impatience devant la lenteur du rythme des réformes, notamment sur les questions économiques et sociales et sur la justice. Des journalistes s’émeuvent, qui auraient aimé pouvoir titrer « Le Premier ministre doit partir ! », des politiques se plaignent des critiques ainsi mises au jour. Mais un acteur nouveau est né, qui n’existait pas dans le Maroc de Hassan II » [1]. On a trop cité la célèbre phrase de Marx sur l’histoire qui se répète la première fois comme tragédie la seconde comme farce car en la matière, tout n’est que répétition…

On ne peut pourtant pas ignorer que la vertueuse indignation du Monde intervenait dans le contexte de l’OpinionGate et qu’en réaffirmant ainsi l’assimilation entre sondage et démocratie, le journal servait la cause des sondeurs engagés dans une polémique où Le Monde avait gracieusement prêté ses colonnes. Le compte rendu de l’OpinionGate dans Le quotidien – l’édition papier et non en ligne – n’était d’ailleurs cruelle pour personne. Ni très informative. La demande d’éclaircissement d’OpinionWay adressée au Président de la Cour des Comptes était annoncée dès le 26 juillet en conclusion de l’article de son journaliste. La réponse concluait d’ailleurs la lettre de l’accusé dans le numéro du 31 juillet. Et les propos de l’article étaient pour le moins de l’ordre de la litote : la question des liens entre OpinionWay et l’Elysée ? Une thématique bien connue écrivait Jean-Baptiste de Montvallon. Dans son interview de la députée socialiste Delphine Batho, il était tout aussi poli en l’évoquant. Avec un humour involontaire. La députée demandait-elle une commission d’enquête et de réformer le système ? Il s’inquiétait : « L’opinion est-elle sensible à cette thématique » (Le Monde, 26 juillet 2009) ? Pour un peu, il aurait demandé un sondage.

Cette absence d’esprit critique est significative d’une étape dans la transformation du journalisme politique. Il est certain que le P-dg du Monde fréquente ordinairement les banquiers et les spécialistes de marketing. En tout cas plus souvent que les scientifiques et les intellectuels ou ce qui en reste. A un degré moindre il en va pour les journalistes politiques. Le commentaire du « sondage marocain » publié par Le Monde sous la signature de sa journaliste en est une autre illustration. Ce n’est qu’un inventaire des chiffres des sondages tel qu’il n’est nul besoin de lire le rapport du chargé d’études de l’institut de sondages pour comprendre que l’article n’apporte rien de plus. Un journalisme paresseux sans doute mais qui partage aussi les schèmes de pensée des sondeurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes comme chacun sait.

Le sondage en dirait-il plus sur Le Monde que sur le Maroc ? On n’aurait pas l’outrecuidance de comparer avec la distance voire le mépris manifesté à l’égard de la mobilisation universitaire du printemps 2009. Pourtant, combien de fois n’a-t-on senti cette réprobation exprimée au nom de valeurs managériales issues de ces mêmes univers sociaux qui expliquent l’appétence pour les sondages. Mais on sait aussi que la mise en évidence des affinités électives fondées sur les proximités structurales, en d’autres termes liées aux transformations de l’économie de la presse, c’est décidément un déterminisme absurde que démentirait la liberté de plume des journalistes politiques. Un autre monde…

Notes

[1] Cf. Sondages mode d’emploi, Presses de Sciences Po, 2002, p. 12-13.

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