Finances secrètes : OpinionGate (4)

par l’Observatoire des sondages

La Cour des Comptes a contrôlé les dépenses de l’Elysée, non les comptes des entreprises qui sont l’affaire d’autres administrations. Malgré leur opacité, ces dépenses ouvrent une fenêtre sur les aspects secrets des sondages : à travers les flux financiers, on aperçoit les intérêts et les relations existant entre les sondeurs, les organisations politiques et la presse. En outre, les révélations ont provoqué des règlements de comptes utiles pour lever un peu plus le voile sur une activité dont les acteurs célèbrent volontiers la transparence.

Il est rare que des dirigeants d’entreprise accusent leurs collègues d’avoir bénéficié de financements secrets, rompant ainsi la loi du silence qui n’est pas seulement une norme de conduite des organisations criminelles. Avant de lancer à leurs confrères cette accusation d’avoir été « contraints d’émarger, il n’y a pas si longtemps, au système des fonds secrets de l’Elysée », les dirigeants d’OpinionWay auraient dû réfléchir plus longuement. Si le soupçon était fondé pour les autres, pourquoi ne le serait-il pas pour eux ? On comprend qu’ils appuient ainsi la prétention présidentielle de transparence, il n’empêche que celle-ci a été singulièrement mise à mal et on conçoit difficilement comment ce qui dure depuis longtemps cesserait par un accès de vertu. Nul ne peut donc se plaindre qu’on applique un devoir de curiosité à tout le monde.

Les questions sur le financement des sondages ne sont pas nouvelles. Attirant cette réponse dédaigneuse : il faudrait être mesquin pour chercher querelle quand les sondages d’opinion ne constituent qu’une faible part du chiffre d’affaires des instituts. Le P-dg de TNS Sofres, le répétait après d’autres : « De plus je le rappelle, les sondages politiques représentent une part très minoritaire de notre activité » (Le Figaro, 15 octobre 2007). Pour se défendre, les dirigeants d’OpinionWay n’ont pas trouvé mieux : « Le montant des sommes en jeu, comme leur influence tout à fait marginale sur la rentabilité de notre entreprise auraient pu suffire à considérer ces faits comme un non-événement ». Il est facile d’objecter qu’à ce compte, ni les uns ni les autres n’ont été « contraints d’émarger aux fonds secrets ». Encore aurait-il fallu demander à tous pourquoi ils continuent de faire des sondages d’opinion qui, à les en croire, ne leur rapportent aucun profit mais beaucoup d’ennuis au lieu de se consacrer aux activités de marketing qui ne leur attirent aucune curiosité publique mais beaucoup de profits. Les arguments des luttes commerciales laissent parfois pantois les esprits minimalement épris de logique.

Un autre argument habituel de la défense des sondeurs était de reporter sur les accusateurs la charge de la preuve : fournissez des preuves, des faits et des noms. Ainsi, le P-dg de TNS Sofres jetait-il ce défi à propos des « accusations de rapport incestueux des sondeurs avec les politiques, voire de bassesses financières ». Et de prendre à partie un ministre d’alors : « M. Goulard, soit vous avez des preuves – alors nommez précisément une société, des individus – ou alors, s’il vous plaît, ne portez pas le « tous pourris » sur la place publique » (Le Figaro, 15 octobre 2007). Autant demander de dénoncer par des lettres anonymes. Sachant que les informations sur les financements occultes viennent de l’intérieur des instituts de sondages, d’amis souvent, dont il est impossible de livrer les noms, les sondeurs ne risquent pas grand-chose. Les leçons de déontologie, dont les sondeurs n’ont jamais été avares, prêtent à sourire.

Cette fois pourtant, les accusés ont préféré se taire car ils savaient le terrain dangereux face à un confrère auquel on pouvait difficilement reprocher d’être ignorant. L’accusation était-elle exacte ou diffamatoire ? Personne n’a répondu sur le fond confirmant qu’elle était exacte. Déloyale mais exacte. OpinionWay vendait donc la mèche. En était-il besoin ? Non lorsqu’on connaît l’économie des sondages mais qui la connaît alors que le monde des affaires se protège, est aussi protégé par le droit et, surtout peut-être, par le légitimisme, cette prédisposition à croire les puissants sur parole.

Financements secrets

Les dirigeants d’OpinionWay ont lancé une accusation de financements occultes. Comme la formulation l’indique, l’accusation vise des faits passés. La divulgation ne menace donc nullement de suites judiciaires comme le ton comminatoire pourrait le suggérer. Qui s’en chargerait d’ailleurs quand les fonds sont à la fois publics et secrets ? Plus gravement, les confrères ont été ainsi convaincus de mensonge sans que les accusateurs aient eu à « nommer précisément une société, des individus ». La menace pointe cependant : on pourrait citer des noms.

Nous l’avons tous fait et d’ailleurs, ajoutent les dirigeants d’OpinionWay, pourquoi la Cour des Comptes n’a-t-elle pas cité d’autres instituts ? Cela signifie d’abord que tous ont triché avec les règles professionnelles rappelées par le Syntec quelques jours auparavant. Aucune fiche technique n’avait indiqué que des sondages publiés dans la presse avaient été financés par l’argent secret de l’Elysée ou de Matignon. Il est déjà étonnant que la polémique soit allée si loin car personne n’a intérêt à amorcer un grand déballage. La protection des secrets de l’économie des sondages commence tôt, avec l’ordinaire des relations entre sondeurs et presse.

Edictées par les professionnels et nécessaires à leur crédit, les règles de transparence sont souvent impossibles à respecter. L’illusion sinon le mensonge apparaissent dans les fiches techniques où la signature du sondage est souvent fictive. Dans la presse, on appelle sondage non point une batterie de questions mais souvent une seule question. Publiée, la signature associe le sondeur et le media comme si ce dernier était bien le commanditaire. Or, la presse se contente souvent de publier des données de sondages… offertes par le sondeur. L’échange marchandise est courant et légal. Il ne va pas sans produire des effets structurels. Dans ces relations stables, les instituts de sondages offrent aussi l’essentiel du commentaire. Il suffit de constater la faiblesse de l’écart entre la synthèse du responsable d’études de l’institut de sondage et l’article publié et signé par le journaliste. Cette information bon marché consolide un partenariat fondé sur les intérêts bien pensés concernant les tarifs publicitaires calculés en fonction des citations dans la presse mais contribue aussi à entretenir des visions partagées de l’opinion et de la politique.

A plus forte raison, la signature est-elle fausse quand la presse bénéficie de sondages payés par d’autres. C’est le cas révélé par l’OpinionGate. Le commanditaire réel n’est pas toujours un service d’Etat mais n’importe quelle personne ou organisation ayant les moyens de payer, un groupe de pression, un entrepreneur ami, etc. Ce procédé est d’autant plus facile qu’il s’applique moins à des sondages complets qu’à des sondages omnibus payés par plusieurs commanditaires. Qui paie alors ?

Financements illégaux

Une gradation relativement continue conduit aux financements illégaux. Les dirigeants d’OpinionWay ont été moins violents qu’il y paraît en accusant des financements occultes et non des financements illégaux. Par définition, des fonds secrets publics peuvent être employés à la discrétion des gouvernants. Pour les bénéficiaires, il est probable que le statut fiscal est ambigu. De toute façon, la raison d’Etat l’emporterait ici sur toute curiosité. En outre, le financement visé dans l’OpinionGate ne provenait pas de fonds secrets. Or, les financements illégaux existent bien.

L’image des valises de billets n’est pas seulement folklorique. C’est bien ainsi que furent payés de nombreux sondages politiques effectués pour des partis et des candidats. Le soutien financier d’Etats étrangers ou d’entrepreneurs « amis » a souvent pris la forme du financement des sondages. La banalité du procédé a longtemps interdit tout scrupule avant que n’apparaissent des craintes de plus en plus grandes d’ennuis judiciaires. Les scandales sur les financements illégaux des partis politiques qui ont fleuri à partir de la fin des années 1980 ont contribué au reflux. Pour situer le tournant, citons ce cadre d’un des principaux instituts français qui évoquait l’éventualité d’aller en prison. C’était en 1993. Aucune affaire n’a pourtant touché des sondeurs. Alors que ce type de financement était un secret de polichinelle, ils sont passés à travers les mailles du filet. Cela relativise la lumière faite alors sur les pratiques illicites. Une autre raison de la diminution de déviance est la réduction de la part des sondages politiques dans les chiffres d’affaires des instituts de plus en plus constitués par les études de marketing. C’est aussi ce que veulent dire les sondeurs qui, en soulignant la faible part des sondages politiques dans leur chiffre d’affaires, ne réfutent pas seulement les polémiques sur leurs résultats mais les soupçons sur leurs financements. Une sorte de travail d’oubli des années troubles où l’on n’était pas trop regardant sur les financements. On ne comprendrait pas cette satisfaction à célébrer l’activité marketing si l’on n’y voyait pas aussi une sorte d’honneur retrouvé.

On aurait cependant tort de considérer que les financements illégaux ont disparu au niveau local ou national. Il existe en effet de nouvelles raisons d’y recourir : la limitation des dépenses électorales pousse les partis et candidats à trouver des sources de financements supplémentaires et occultes ; la compétition politique est de plus en plus organisée en campagne électorale permanente dans laquelle les sondages servent à fabriquer l’opinion publique. A cet égard, l’OpinionGate est un nouvel épisode des affaires de financement politique.

Financer des sondages

Le rapport de la Cour des Comptes et les échanges polémiques qui ont suivi révèlent un dispositif de financement politique : la présidence de la République sous-traitait le financement de sondages au cabinet privé Publifact qui distribuait les commandes et l’argent pour des sondages publiés ou non dans la presse. Quand un sondage était publié, s’il y avait un intérêt politique à le faire, le media qui publiait était affiché comme le commanditaire. La question de transparence ou de déontologie selon les termes de débat des sondeurs paraît accessoire par rapport à celle de la réalité des paiements. Or, non seulement les explications du secrétaire général de l’Elysée sur la possibilité d’un double paiement et la protestation du directeur du Figaro sur le paiement du Politoscope par son propre journal ne sont pas crédibles, mais elles ne règlent pas le problème soulevé par la Cour des Comptes.

L’intérêt d’échapper aux règles de la comptabilité publique est suffisamment relevé chaque année par la Cour des Comptes pour qu’on ne s’étonne pas que l’Elysée y ait eu recours. Plus étonnant a été son initiative d’instaurer un contrôle sur ses propres finances. Quelles qu’en soient les raisons, un banal montage financier a été découvert comme cela a été souvent le cas pour de multiples institutions.

Le dispositif devient plus original si l’on considère que cette sous-traitance permettait de constituer un « trésor de guerre ». Selon sa propre mise au point, « OpinionWay a facturé en 2008, au cabinet-conseil moins de la moitié de la somme évoquée par la Cour – 392 000 euros – comme étant la facturation de ce même cabinet à l’Elysée » (Le Monde, 31 juillet 2009). Une telle mise au point peut paraître maladroite si on n’en comprend la raison fiscale. Dans le vent de panique qui a alors soufflé sur le monde des sondeurs, le principal accusé a continué à vendre la mèche. L’écart des facturations est trop important pour qu’il puisse s’agir d’une approximation ou d’une commission – Publifact étant par ailleurs rémunéré 10 000 euros par mois. Publifact surfacturait donc avec l’accord de l’Elysée. Pourquoi en irait-il différemment avec les 35 autres sondages qu’évoque la Cour des Comptes ? En somme, le rôle de Publifact serait multiple : expert en matière d’opinion publique pour susciter les sondages et traiter les contrats, ordonnateur en matière de communication pour publier l’information et banque de dépôt du Président pour le futur candidat à la présidentielle.

Si l’intervention de la Cour des Comptes perturbe quelque peu le dispositif, on ne peut douter que des aménagements permettent déjà de le perpétuer. Il est trop vital pour le sacrifier. L’usage actuel des sondages en explique les mécanismes et donc la continuité. Or, la production de sondages utiles au président exigera plus de moyens à l’approche de l’échéance présidentielle de 2012. Les dépenses de campagne seront alors vérifiées par la commission de contrôle. Malgré sa grande tolérance, il faudra minimalement subir et donc contourner. La cagnotte y pourvoira. Ce schéma d’explication suppose une transformation importante de l’usage politique des sondages dans laquelle ils sont moins un instrument de connaissance qu’un outil de production de l’opinion et où l’efficacité dépend de l’abondance. Pour cela, il faut contrôler les medias. La chose est acquise. Il faut aussi faire beaucoup de sondages et donc de l’argent. Plus délicat.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :