Qui pose les questions ? OpinionGate (9)

par l’Observatoire des sondages

L’OpinionGate n’en finit pas de dévoiler des aspects de l’industrie des sondages. Dans un exercice aussi bien préparé qu’une audition par la commission des finances et avec un haut fonctionnaire capable d’un haut degré d’autocontrôle, on ne peut guère s’attendre à des révélations embarrassantes. Il y en eut (au moins) une pourtant. Interrogé le 13 octobre 2009 sur la prestation de Patrick Buisson, le directeur de cabinet de l’Elysée rapportait seulement les raisons de l’expert du président : « Il estimait devoir être rémunéré pour son travail de conception des questions, d’analyse des tris et verbatim et de rédaction des rapports remis au Président en sus de la prestation fournie par OpinionWay ». Sachant les tarifs pratiqués, la moitié de la somme facturée), cela fait cher. Cela méritait surtout d’être confirmé par le principal intéressé. Or, Patrick Buisson était à son tour entendu par le rapporteur de la commission des finances. Il confirmait les propos de Christian Frémont en reconnaissant intervenir « en amont » et « en aval » des sondages, réalisés « en ligne » car ceux-ci sont « plus réactifs » et permettent « jusqu’au dernier moment de rajouter des questions ». (AFP, 22 octobre 2009).

Personne n’a relevé l’importance de l’aveu. On n’y fait plus attention. Pourtant, une règle déontologique des sondeurs est de maîtriser la formulation des questions : ce n’est pas le commanditaire qui pose les questions car, d’une part, il n’est pas censé avoir la compétence de la formulation de questions objectives et non biaisées et, d’autre part, la maîtrise du questionnement conduirait à transformer les sondages en instruments de propagande. Les sondeurs l’ont répété pendant des décennies en évoquant quelques anecdotes plaisantes et significatives de commanditaires qui arrivaient avec leurs questions « toutes prêtes ». Et de se vanter des efforts pour leur faire comprendre – ils paient – que la ou les questions n’étaient pas pertinentes et qu’elles nuiraient à la crédibilité du sondage. Les anecdotes de résistance – surtout quand elles mettent en scène des commanditaires puissants – participent à la belle histoire de la profession. On sait que cette résistance n’a pas toujours été irréprochable. Des exemples d’entorses au principe seraient de toute façon considérés comme des exceptions. On pouvait globalement faire confiance aux sondeurs et à leurs intérêts bien compris. Eh bien, c’était encore trop. Le délitement de la morale professionnelle semble avoir encore progressé. Monsieur Patrick Buisson concevait donc les questions des sondages commandés par ses soins à l’institut OpinionWay et ensuite publiés par la presse. S’agissant de questions fermées, cela signifie qu’il dictait aussi les réponses proposées à l’assentiment des internautes. Sans doute, les confrères d’OpinionWay sont-ils prêts à dénoncer ces infractions. Ils n’ont pas réagi. Ils font le dos rond. S’ils assurent ne jamais l’avoir fait, peut-on les croire ? N’ont-ils pas affaire aux mêmes puissants clients ?

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Audition parlementaire : contrition et contradictions… OpinionGate (8)

par l’Observatoire des sondages

La commission des finances de l’Assemblée nationale a reçu le directeur de cabinet de l’Elysée le 13 octobre 2009. L’événement était inédit comme l’avait été le contrôle du budget de l’Elysée par la Cour des comptes. Un nouvel événement de transparence, se félicitaient les participants. A entendre cependant Christian Frémont, on pourrait croire qu’il n’y avait jamais eu de rapport de la Cour des comptes mettant en cause le cas particulier des études financées par l’Elysée en toute opacité. La réforme avait été engagée sans elle, dès le mois de mars 2009, quelques mois avant la publication fatale. Et donc au moment où était effectué le contrôle. Coïncidence. Dorénavant, les sondages seraient conclus sur appel d’offres pour les sondages. L’appel avait justement été publié la veille au Bulletin officiel des annonces des marchés publics. Coïncidence.

L’audition commença donc par un manifeste des bonnes intentions sur les dépenses de sondages accusées depuis l’été d’être excessives et suspectes. Des économies étaient annoncées aux parlementaires avec un poste en forte diminution : « 3 280 000 euros en 2008, 1 631 000 euros en 2009 et 1 424 000 en 2010 ». La remise en ordre mêlait économies financières et réorganisation avec une diminution des contrats de 21 % pour le cabinet de conseil de Pierre Giacometti, le cantonnement de Patrick Buisson à une mission de conseil et la création d’une direction de la stratégie chargée des sondages.

La diminution des dépenses est un aveu : cela faisait beaucoup et même trop. Dorénavant, l’Elysée ne financerait des sondages que sur l’image du Président et l’appréciation de ses initiatives. Qu’en était-il avant ? On devrait le savoir puisque le directeur de cabinet a accepté de fournir la liste des sondages non cités par le rapport de la Cour des comptes : « Il n’y a aucun secret dans tout cela ».

L’audition du directeur de cabinet de l’Elysée a ainsi mêlé la contrition et l’embarras. De la première, on retiendra un aveu général : « Conscient du manque de transparence du système, j’ai souhaité qu’il y soit mis fin, si bien que cela appartient désormais au passé ». L’invitation implicite à oublier ne permet pourtant pas d’éviter les explications. Et sur ce chapitre, l’embarras a prévalu.

L’OpinionGate s’est focalisé sur le système de financement par l’Elysée de sondages Opinion Way via la société Publifact de Patrick Buisson et leur diffusion par Le Figaro et LCI. Le directeur de cabinet du Président a dû évoquer les points successifs de contestation : l’absence d’appel d’offres, l’apparent double achat des sondages par la presse et l’Elysée, le rôle et la rémunération de Publifact et enfin, le recours à l’institut OpinionWay.

L’affaire avait soulevé quelques dissonances dans la défense. Les accords ne semblent pas encore trouvés si l’on en juge par ce démenti apporté à une déclaration de Patrick Buisson qui avait assuré l’inverse (L’Express, 15 septembre 2009) : « Il va de soi que ce contrat est soumis au code des marchés publics ». Mais, le rapport de la Cour des comptes s’étonnait surtout du fait que l’Elysée paie des sondages publiés dans la presse et, selon les normes en vigueur, payés par elle. Christian Frémont précisait une réponse déjà énoncée : « Ce qui intéresse la Présidence, c’est ce qui entoure les réponses et que les journaux ne publient pas : le verbatim, mais aussi le tri des réponses selon des critères très fins (âge, lieu de résidence, catégorie sociale, etc.) ».

Le rapporteur de la Cour des comptes s’était étonné que la présidence paie des sondages largement diffusés par la presse. Outre le Politoscope, il citait quinze cas. Cas identifiés faut-il comprendre car il est difficile de faire un inventaire exhaustif. A la suite, l’apparent double paiement du Politoscope d’OpinionWay avait nourri une polémique jusque dans la rédaction du journal Le Figaro. Les explications avaient été alambiquées. Celle du directeur de cabinet de l’Elysée, la panique initiale passée, ne l’est pas moins : la presse ne paie pas certaines opérations même si elle a pu bénéficier d’informations « dans un passé lointain » ; le Politoscope est un sondage omnibus portant sur les sujets les plus divers et « ce sont d’ailleurs ces commandes commerciales qui permettent de financer les autres sondages, les medias et l’administration ayant des moyens limités ». On est étonné quand on sait par ailleurs la production de sondages absurdes et le gaspillage public. Le refrain de l’Etat pauvre ne convainc pas au regard des dépenses de l’Elysée. Quant à la presse, on apprend avec intérêt que les sondages commerciaux la subventionnent par l’intermédiaire des sondages. Si l’Elysée paie, c’est alors le Président qui subventionne la presse.

La question d’un double paiement rejoint celle des rémunérations de Publifact. Pourquoi cette société, outre la rémunération mensuelle de son directeur, percevait-elle des sommes importantes sur les contrats passés avec OpinionWay ? Et en l’occurrence, plus que le sondeur. Il va de soi qu’on comprend mal le paiement mensuel de 10 000 euros à Patrick Buisson si une autre rémunération est octroyée pour le même service. Questionné, le directeur de cabinet de l’Elysée n’a rien de mieux à proposer qu’une sorte de témoignage neutre : « Il estimait devoir être rémunéré pour son travail de conception des questions, d’analyse des tris et verbatim et de rédaction des rapports remis au Président en sus de la prestation fournie par OpinionWay ». Le témoin ne semble pas convaincu lui-même… Si l’on prend au sérieux la thèse d’un paiement de Patrick Buisson, le moins qu’on puisse dire est que ses services coûtent très cher. Pour beaucoup moins, d’excellents spécialistes, de vrais spécialistes de statistiques et de sociologie, et non un historien, pourraient faire un bon travail. Il faut ne pas savoir ce que sont des tris croisés pour prétendre qu’il faut les payer alors que ceux évoqués par Christian Frémont sont livrés avec le sondage comme il est aisé de le vérifier en consultant les résultats complets. Et si on veut les faire soi-même, il ne faut guère plus de quelques minutes pour les effectuer. On sourit aussi devant l’évocation de « tris selon des critères très fins », une absurdité statistique.

L’OpinionGate a braqué les projecteurs sur un sondeur critiqué à la fois pour sa proximité à l’Elysée et pour faire des sondages en ligne en matière politique. Cette dernière explication est relayée par le directeur de cabinet de l’Elysée : « Il faut donner acte à M. Buisson de sa réponse : OpinionWay était le seul institut à réaliser des enquêtes en ligne et non par téléphone. Cette méthode présente l’avantage de la rapidité et permet en outre de recueillir, non seulement les réponses, mais aussi des commentaires souvent très intéressants (le verbatim) rédigés par les sondés en marge de ces réponses ». M. Frémont a manifestement bénéficié d’une session de formation accélérée pour répondre aux questions. La méthodologie des sondages est pour lui une découverte récente. Il aime beaucoup le mot verbatim. En répétant l’argument de Patrick Buisson, il oublie l’avantage principal des sondages en ligne : ils sont moins chers. Or, la Présidence paie plus cher que s’il s’agissait de sondages par téléphone. Quel intérêt sauf s’il s’agit de surfacturation ?

Enfin, l’audition du directeur de cabinet de l’Elysée, malgré les prouesses d’autocontrôle nécessaires dans une rencontre délicate, livre quelques révélations avec des chiffres qui témoignent de la bonne foi mais aussi une erreur qui trahit au moins la confusion persistante : sur la demande de Christian Frémont, le nom du destinataire de 820 000 euros pour 2009 a été corrigé dans le compte rendu, c’était Publifact et PubliOpinion et non OpinionWay comme il l’avait déclaré, soulevant aussitôt les protestations du sondeur.

L’audition du directeur de cabinet de l’Elysée a enfin attiré l’attention sur un acteur très discret de l’OpinionGate puisque le montant du contrat liant l’Elysée à la société Giacometti, Peron et associés était inconnu jusque là. Face à la surprise provoquée par la somme de 45 000 euros par mois, le conseiller-sondeur a précisé qu’il ne s’agissait pas de sa rémunération personnelle mais celle du cabinet pour un travail effectué par 6 salariés. Pourquoi payer deux conseillers pour ce qui ressemble fort au même travail qui consiste à commenter et analyser des sondages ? Contrairement à Publifact, Pierre Giacometti n’assurait pas l’interface financière puisque, selon Christian Frémont, les sondages étaient « commandés directement par l’Elysée ». Et de préciser que l’institut Ipsos en assurait 95 %. Est-il besoin de préciser qu’il n’y a pas eu d’appel d’offres. Or, Pierre Giacometti a été longtemps le directeur général d’Ipsos. Après l’élection présidentielle de 2007, il en a démissionné pour créer son propre cabinet. Or, apprend-t-on, il « dirige » la quasi totalité des contrats de son principal client vers sa précédente entreprise. Gratuitement ? Il n’a donc pas coupé les ponts.

Le cumul des fonctions de sondeur et de conseiller suscite des accusations depuis longtemps. Pierre Giacometti en avait été la cible dès 1995 quand un certain Nicolas Sarkozy, lieutenant du candidat Edouard Balladur, l’avait publiquement mis en cause sur le plateau de France 2 lors de la soirée électorale du premier tour pour être à la fois le commentateur pour la chaîne publique et le conseiller occulte de Jacques Chirac. Cette altercation n’a pas empêché Nicolas Sarkozy de bénéficier à son tour de l’aide de Pierre Giacometti en 2007. Il était plus délicat de prolonger en temps ordinaire la situation de « double casquette ». Aussi le conseiller Giacometti a-t-il divorcé avec le sondeur Giacometti. Du moins croyait-on car, manifestement, c’était un arrangement d’apparence. On comprend mieux la modération du P-dg d’Ipsos, Jean-Marc Lech face à l’OpinionGate, dans son rôle de vieux sage admonestant OpinionWay qui faisait un scandale et relativisant l’affaire à une question de factures. Il craignait d’être lui-même pris dans la tourmente. On laissera aux juristes le soin de trancher sur la légalité d’une situation révolue car assure M. Christian Frémont, la direction de la stratégie va procéder par appel d’offres. On frémit devant le suspens : Ipsos obtiendra-t-il toujours 95 % des contrats ?

Ces explications n’ont certainement pas convaincu les parlementaires les plus bienveillants. Même s’il demeure encore des zones d’obscurité, ils ont parfaitement compris avoir affaire à un système de financement politique illégal. Il est aussi clair que les corrections récentes n’effacent pas les délits passés. Le « système », selon les termes du directeur de cabinet de l’Elysée, avait été mis en place aussitôt après l’élection de Nicolas Sarkozy, avec d’importants moyens, significatifs de son rôle, pour gouverner et préparer la candidature de 2012, a été affaibli comme en témoigne la diminution des ressources et le démantèlement partiel des circuits de financement. Il est trop vital pour ne pas subsister ou être recomposé sous d’autres modalités.

Supprimer la Commission des sondages : OpinionGate (7)

par l’Observatoire des sondages

L’OpinionGate n’a pas démenti les relations de bienveillance réciproque entre la Commission des sondages et les sondeurs. « Nos études en ligne n’ont jamais été mises en cause par la Commission des sondages qui, sous l’autorité de hauts fonctionnaires compétents et au-dessus de tout soupçon, veille à la déontologie de notre profession », ont cru pouvoir se justifier les dirigeants d’OpinionWay (Le Monde, 31 juillet 2009). L’invocation du travail de l’organisme de contrôle servait aussi au directeur du Figaro, compromis dans l’affaire pour avoir publié un Politoscope payé par l’Elysée sans dire qui était le payeur : « OpinionWay n’a jamais reçu la moindre critique, fait face à la moindre protestation de la part de la commission des sondages » (AFP, 17 juillet 2009). Ces deux justifications n’étaient qu’une nouvelle confirmation du rôle de caution joué par la commission des sondages (cf. notre dossier thématique A quoi sert la commission des sondages ?).

Il est sans doute difficile à un organisme officiel d’interdire d’être cité comme caution. Et encore plus lorsqu’il est célébré pour sa compétence. On ne refuse pas les compliments… même s’ils sont intéressés et inadéquats. Pourtant, la loi du 19 juillet 1977 ne confie pas à la commission le soin de veiller à la déontologie de la profession. Elle doit seulement contrôler les sondages électoraux et non l’ensemble des sondages comme la croyance s’en est répandue. Cette « méprise » n’est pas un phénomène diffus et impalpable de croyance mais bien le résultat d’une action entretenue qui consiste à s’en référer à la commission dans la fiche technique dont la presse ne cesse de mentionner qu’elle est « disponible à la commission des sondages ». Information sans fondement légal puisque la loi ne prévoit pas de contrôle ; information fausse puisque les fiches techniques ne sont pas transmises à la commission. La mention perdure pourtant sans que la commission fasse une mise au point. Finalement, c’est un paradoxe que de constater qu’en exerçant si peu de contrôle sur le domaine restreint défini par la loi, la commission se voit attribuer une compétence générale qu’elle n’a pas légalement, qu’elle n’exerce aucunement et qu’elle serait aussi bien en peine d’exercer faute de moyens pour le faire. Sans vouloir être désagréable, et quelles que soient les qualités de ses membres, on voit mal en quoi des hauts fonctionnaires du Conseil d’Etat, de la Cour des comptes et de la Cour de cassation sont compétents en matière de sondages. Du coup, on n’est plus si sûr qu’ils soient « au-dessus de tout soupçon », comme le lui accordent des défenseurs aussi intéressés que les sondeurs.

Complicité

Il faut dire que la Commission des sondages a saisi l’occasion d’aggraver son cas. Ce n’est pas ne rien faire que d’accepter de cautionner les sondages. Ne serait-ce que par son silence. Complicité passive, pourrait-on dire. Sa courte intervention dans l’OpinionGate l’a transformée en complicité active. Le rapport de la Cour des comptes et la polémique qui a suivi ont déclenché sa réaction rapide par un communiqué (23 juillet 2009). Signé par la nouvelle présidente, il rappelait les termes de la loi concernant la fiche technique où doit figurer « le nom et la qualité de l’acheteur » (article 2). Voila précisément ce qui manquait au Politoscope publié par le Figaro et, probablement, aux 15 sondages publiés mais payés par l’Elysée dont la Cour des comptes ne mentionnait pas le sujet. Il fallait aussi comprendre qu’il s’agissait de sondage électoral en période électorale, ce qui était bien le cas d’une livraison au moins du Politoscope. Pour les autres, on est encore livré aux conjectures mais encore une fois, probablement, certains relevaient-ils aussi du contrôle de la Commission.

Il s’agissait surtout pour le communiqué de préciser que ces mentions sont établies « sous la responsabilité du sondeur ». L’expression est bien dans le texte de loi et se comprend parfaitement comme une responsabilité dont le sondeur, et nom l’organe de presse, doit rendre compte. Sinon, pourquoi le préciser ? Or voilà que cette expression signifierait que la Commission n’a pas à contrôler cette déclaration. Est-elle insignifiante ? L’OpinionGate a pourtant démontré par le fait son importance. Un payeur secret, choisissant de diffuser ou non, posant les questions, pourquoi ne dicterait-il pas les réponses ? Si les autres points sont avérés et libres de tout contrôle au nom de quoi, de quelle déontologie, de quelle honnêteté, de quelle garantie, exclurait-on que les résultats soient contrefaits ? D’ailleurs, la Commission ne contrôle pas plus les autres spécifications des sondages puisqu’elle fait aussi confiance aux sondeurs. Elle justifie même le secret des redressements en ne les dévoilant pas, en acquiesçant à la justification par le secret professionnel et en participant au mensonge récurrent qui fait affirmer dans la presse que les notices techniques sont disponibles à la Commission des sondages. On n’y obtient rien de plus que ce qui est déjà publié dans la presse. On ne saurait mieux se satisfaire de ne rien faire. On pourrait imaginer que la police se fie aux déclarations des automobilistes en délit d’excès de vitesse plutôt qu’aux radars. Peut-on dire qu’une commission de contrôle qui ne contrôle pas et le reconnaît, ne sert à rien ? Non car elle sert de caution à ceux qu’elle ne contrôle pas.

La Commission des sondages ne s’en tient pas là. Dans un deuxième point, la présidente précise que les études réalisées par OpinionWay et publiées par le Figaro et LCI n’ont attiré aucune observation : « aucun de ces sondages n’a appelé d’observations de sa part, qu’il s’agisse de la méthode retenue pour établir les résultats ou des modalités de leur publication ». Voilà que l’institut dont il a été rappelé que la loi lui conférait la responsabilité d’indiquer le nom du commanditaire et qui a donc enfreint cette loi reçoit ainsi un étrange quitus de l’organisme de contrôle chargé d’appliquer la loi. Pour aggraver le cas de la Commission, il faudrait encore un autre cas de figure : un fait de tromperie avérée. Il existe. Comme nous l’avons établi, le sondage sur la popularité européenne de Nicolas Sarkozy était « truqué » [Cf. Comment Opinion Way truque un sondage (I et II)]. Le mot était délibérément employé pour ne laisser place à aucun flou. Le truquage était en effet prouvé sur deux points : l’échantillon européen n’était pas le même pour toutes les personnalités européennes soumises au jugement des sondés et en excluant les Français, contrairement aux autres leaders européens, son niveau de popularité était accru et en tout cas, non comparable. En outre, la taille des populations européennes n’était pas prise en compte. D’ailleurs, OpinionWay n’indiquait pas que sa fiche technique était déposée à la commission des sondages. Au terme de la loi, il eut dû l’être.

En réaction à la critique, les dirigeants d’OpinionWay avaient mis en cause « la titraille », c’est-à-dire la propension des journaux à tirer les résultats des sondages dans le bon sens, soit pour faire un « bon » titre, soit pour faire un titre favorable (Arrêt sur Images, 12 juin 2009). Cette réponse habituelle n’est pas recevable en l’état puisque l’accusation portait sur les chiffres et autant qu’on le sache, ce sont les sondeurs qui comptent et non les journalistes. Imaginons malgré tout que ce ne soit pas OpinionWay mais bien Le Figaro qui ait fait cette présentation biaisée du sondage sur la popularité européenne de Sarkozy. OpinionWay avait cependant fini par avouer une « erreur » (Arrêt sur Images, 12 juin 2009). Autrement dit, le fautif reconnaissait que la Commission aurait dû faire une observation. Elle n’a rien contesté ni dans un cas ni dans l’autre. Et après révélation de l’erreur, elle persiste à ne rien voir. C’est un flagrant délit.

Incompétence ou obéissance ? Les deux termes ne sont pas incompatibles, le premier est partiellement inscrit dans les moyens légaux de cette commission ; le second dans le mode de désignation des membres en conseil des ministres. En l’occurrence, le problème est si simple que l’on est bien obligé de conclure que la Commission ne fait pas son travail par système et intervient sur ordre. Dans sa présentation, cette commission indique que « le mode de désignation de ses membres a assuré à la commission des sondages une indépendance et une impartialité qui n’ont jamais été mises en doute… ». Nous la mettons en doute.

Une faute

Comment s’étonner de ce que les plus bienveillants appelleraient un dérapage et les plus réalistes un système ? Le communiqué cautionnant OpinionWay en pleine affaire des sondages de l’Elysée est conforme à son attitude à l’égard de cette entreprise et aux sondeurs en général. Son activité est pourtant assez peu intense, pour ne pas dire paresseuse. La faute dépasse pourtant cet institut et les sondages. Elle est d’une telle gravité qu’on est conduit à s’interroger sur l’absence de toute réflexion. La Commission est en effet fort discrète sur la particularité d’OpinionWay qui est de faire des sondages en ligne. La représentativité des panels semble acquise indépendamment de tout autre problème méthodologique. Si la Commission des sondages n’est pas un organisme scientifique, elle aurait dû se prononcer en connaissance de cause. Manifestement, la question a été subrepticement réglée. On sait que ses membres considèrent qu’à terme les sondages en face-à-face et au téléphone laisseront place aux sondages en ligne. En somme, en les acceptant sans débat apparent, elle laisse leurs chances aux instituts de continuer leur travail aux meilleures conditions économiques. Les législateurs de 1977 n’avaient sans doute pas imaginé qu’ils créaient une commission économique pour stimuler les affaires de marketing. Toute à cette vocation, il semble que la censure ait conduit à ne pas apercevoir le problème essentiel des sondages en ligne.

Dans leurs rares mentions de cette technologie, au fil des rapports, la Commission des sondages n’évoque jamais le fait que les sondés et internautes sont rétribués. Rien sur le fait, rien sur les modalités de rétribution. Comme s’il n’y avait jamais eu de débat. Il n’a pu cependant échapper aux membres de cette commission que la question était posée dans le milieu professionnel des sondeurs. Sans même parler des scientifiques. Dans ce dernier cas, les plus favorables estiment qu’il est trop tôt pour que les sondages en ligne soient représentatifs, faute d’un usage suffisamment répandu du net ; pour d’autres, les biais s’accroissent avec l’usage. On appréciera l’intérêt que la Commission des sondages accorde aux spécialistes sociologues et statisticiens. Mais si elle se gausse de toute science, elle pourrait se préoccuper de démocratie.

Certes la Commission des sondages a mis en garde sur le caractère non représentatif de certaines consultations effectuées sur internet en dehors de toute considération de représentativité mais seulement sur le critère du volontariat pour leur dénier tout caractère de sondage entrant dans le champ d’application du contrôle. Du coup, elle qualifie implicitement une définition de la représentativité qui est celle du sondeur OpinionWay. La Commission refuse d’un côté la représentativité à des échantillons spontanés sans s’apercevoir que les panels des sondeurs en ligne sont d’abord des échantillons spontanés qui sont ensuite corrigés selon des critères limités de représentativité. Bref, en aucun cas, la Commission n’a fait cas de réserves sur la représentativité des sondages en ligne. Il est clair qu’on consulte plus volontiers les sondeurs au siège de la Commission que les scientifiques.

Le plus grave n’est peut-être pas là. S’il se fiait aux rapports de la Commission qui, depuis 2001, évoquent les sondages en ligne, jamais le lecteur ne saurait qu’ils sont rémunérés. Cela n’est pas indiqué d’ailleurs dans la fiche technique. Il faut se reporter à la presse et aux annonces faites pour recruter des sondés sur le net. « Une opinion, c’est payé », « sondages rémunérés » sont des appels à s’inscrire dans un panel. Il existe même des sites où le candidat doit payer un droit d’entrée (35 euros) avec la perspective de gains ultérieurs. Or si la rétribution des sondés ne pose aucun problème pour des enquêtes de marketing, en va-t-il de même pour des sondages d’opinion publique ? On pourrait objecter que le contrôle de la commission ne s’exerce que sur les sondages électoraux. Or, ces sondages en ligne s’appliquent déjà à ces sondages. Depuis le XIXème siècle, les lois sur la liberté et la sincérité du vote ont défini les conditions pour que la pression, la corruption et la fraude ne puisse entacher les élections. Bien sûr, les sondés rémunérés par de petites sommes d’argent ou par des cadeaux n’émettent pas des votes, ils ne peuvent ignorer combien les sondages conditionnent les candidatures aux élections. « Influencez les tendances » proposait Ipsos pour inviter les internautes à rejoindre son panel de consommateur… avec l’espoir de gagner un appareil de photo numérique. Quelles tendances ? Un jour, ce seront forcément les tendances politiques.

Dès 2001, le principal dirigeant d’OpinionWay annonçait la couleur : « Les Français savent que leur avis a une valeur. Proposer un incentive (ces cadeaux, promotions, points de fidélité que nous offrons aux gens en échange de leur participation à nos enquêtes) est devenu incontournable […] la pratique de l’incentive devrait se généraliser quel que soit le type d’étude » (Hugues Cazenave, Stratégies Magazine, 11 mai 2001). Bien sûr le propos est plus performatif que descriptif. Il s’agit de définir un objectif commercial. La nécessité invoquée – « la seule façon de lutter contre la baisse tendancielle des taux d’acceptation des enquêtes sur échantillon » – n’est une nécessité que pour les marchands. On peut aussi imaginer avec un sourire que cette baisse ne soit pas fatale parce que les sondeurs ont mis un frein à la prolifération. Toutefois, est-ce le rôle d’une institution publique que d’épouser aveuglément les raisons marchandes des entreprises ? Est-ce son rôle que de cautionner un système d’influence des votes qui rappelle aussi manifestement les pratiques de corruption électorale d’antan ?

La Commission des sondages avait failli gravement depuis son origine en n’exerçant que paresseusement ses attributions, elle a dans ce cas exercé une complicité active en « couvrant » le trucage des sondages. Elle n’a pas su tirer la sonnette d’alarme devant l’usage de sondages rémunérés en matière électorale. Elle a au contraire « couvert » celui-ci par un traitement favorable, soit par indolence soit sur ordre. Cela suffit amplement pour justifier sa suppression. Il n’est pas nécessaire d’envisager une grande réforme alors que le contrôle légal de l’activité des sondeurs relèverait des tribunaux ordinaires. Quant à la rigueur méthodologique, elle serait laissée à l’appréciation du public. En somme, le marché serait le juge de paix. En attendant peut-être une vraie réflexion. Fin d’une vraie exception, la France rejoindrait déjà la grande majorité des pays démocratiques qui n’ont pas cru devoir se doter d’une institution de contrôle.

En marge : Si Le Monde savait…OpinionGate (6)

par l’Observatoire des sondages

L’OpinionGate aurait pu amener à remettre en question une idée reçue. Il ne faut pas trop espérer si l’on en juge par l’indignation qui agita brièvement le journal Le Monde au même moment. L’indignation valait bien la « Une » : « Maroc : le sondage interdit » (4 août 2009). Le quotidien s’ouvrait par un éditorial de son P-dg sur le scandale : « Illégalité ». Il est vrai que Le Monde était un partenaire de cette opération, menée par la filiale marocaine de l’institut de sondage français CSA, et publiait également dans le même numéro un article qui en résumait les enseignements. Un déni de démocratie que cette interdiction puisque, comme on le sait, les sondages se confondent avec la démocratie. Il n’y a pas de sondages dans les pays non démocratiques ont répété à l’envi les sondeurs pour finir par en convaincre beaucoup de monde. Un lieu commun de notre temps qui ne résiste pas à l’analyse mais qu’importe, on est ici dans le royaume des idées reçues. Le directeur du Monde se scandalise d’autant plus qu’un sondage ne soit pas publié au royaume du Maroc que ce sondage accorde une faveur unanime au souverain. 91 % des sondés déclarent avoir senti un changement notoire dans leur vie. Traduction du P-dg : « 91 % des personnes interrogées plébiscitent le bilan de Mohamed VI ». Traduction de la journaliste : « ils plébiscitent l’action de leur souverain ». Dans un passé français lointain, les républicains accusaient les plébiscites impériaux d’être antidémocratiques. Le sondage aurait-il été publié que cette unanimité n’aurait donc pas été problématique. Pas comme un score de 91% à des élections bien sûr. Il n’est pas sans saveur qu’un journaliste plaide pour la démocratie en regrettant qu’un score unanimiste soit censuré. On ne rit pas de ces choses-là.

Et quand on a des convictions démocratiques aussi fermes, il ne viendrait pas non plus à l’idée de réfléchir aux conditions d’enquête. Certes plaide encore le directeur, tout a été fait dans les règles de l’art, « professionnellement ». Cela avait-il besoin d’être précisé ? Y aurait-il des pays – disons autoritaires – qui auraient intérêt à connaître l’opinion des gouvernés ? Bien sûr, on sait que les policiers – les mouches – furent les ancêtres des sondeurs depuis le 17 ème siècle. Cela signifierait-il encore que la peur pourrait déformer l’expression de l’opinion ? Mais l’emploi de professionnels suffit-il à balayer la crainte ? C’est donc un sacré satisfecit donné au royaume chérifien que de lui accorder que 91 % des sujets du roi lui accordent confiance en toute confiance. Enfin, s’agirait-il de garantir la fiabilité de résultats aussi favorables au régime ? Mais alors pourquoi ne les publie-t-il pas ? Un soupçon d’irrationnel car dans d’autres pays, beaucoup plus modernes – la France par exemple – des présidents sont moins discrets dans l’organisation de sondages truqués pour faire apparaître combien ils sont populaires.

Ainsi, plaidait le directeur, les conditions de liberté étaient assurées au royaume du Maroc pour sonder mais pas pour publier. Un reste d’archaïsme sans doute. Et une transition ajoutée à l’équation sondage égale démocratie puisqu’il y a (encore) des pays où l’on peut réaliser des sondages mais pas les publier en tout cas pas tous. Faute d’une réflexion sur les conditions politiques des sondages, on se contentera de ces circonvolutions. Il faut dire que la réflexion n’avait pas été menée avec beaucoup d’intelligence. En 2002, le sondeur Roland Cayrol, alors dirigeant de CSA, se vantait d’être « parmi les initiateurs » de l’introduction des sondages au Maroc : « Le poncif, rapporte-t-il, là aussi, voulait que « l’opinion publique marocaine n’existe pas ». Et la voici qui s’exprime en chiffres, à la « une » des magazines et dans l’audiovisuel. La vie publique n’est plus réduite aux décisions du Palais, aux calculs des partis et aux rumeurs des dîners en ville. Les cadres marocains peuvent, dans une grande enquête réalisée au printemps 2000 pour l’hebdomadaire La Vie économique, dirent tout à la fois leur satisfaction et leur confiance face au processus engagé, leur appui au gouvernement de transition, et leur impatience devant la lenteur du rythme des réformes, notamment sur les questions économiques et sociales et sur la justice. Des journalistes s’émeuvent, qui auraient aimé pouvoir titrer « Le Premier ministre doit partir ! », des politiques se plaignent des critiques ainsi mises au jour. Mais un acteur nouveau est né, qui n’existait pas dans le Maroc de Hassan II » [1]. On a trop cité la célèbre phrase de Marx sur l’histoire qui se répète la première fois comme tragédie la seconde comme farce car en la matière, tout n’est que répétition…

On ne peut pourtant pas ignorer que la vertueuse indignation du Monde intervenait dans le contexte de l’OpinionGate et qu’en réaffirmant ainsi l’assimilation entre sondage et démocratie, le journal servait la cause des sondeurs engagés dans une polémique où Le Monde avait gracieusement prêté ses colonnes. Le compte rendu de l’OpinionGate dans Le quotidien – l’édition papier et non en ligne – n’était d’ailleurs cruelle pour personne. Ni très informative. La demande d’éclaircissement d’OpinionWay adressée au Président de la Cour des Comptes était annoncée dès le 26 juillet en conclusion de l’article de son journaliste. La réponse concluait d’ailleurs la lettre de l’accusé dans le numéro du 31 juillet. Et les propos de l’article étaient pour le moins de l’ordre de la litote : la question des liens entre OpinionWay et l’Elysée ? Une thématique bien connue écrivait Jean-Baptiste de Montvallon. Dans son interview de la députée socialiste Delphine Batho, il était tout aussi poli en l’évoquant. Avec un humour involontaire. La députée demandait-elle une commission d’enquête et de réformer le système ? Il s’inquiétait : « L’opinion est-elle sensible à cette thématique » (Le Monde, 26 juillet 2009) ? Pour un peu, il aurait demandé un sondage.

Cette absence d’esprit critique est significative d’une étape dans la transformation du journalisme politique. Il est certain que le P-dg du Monde fréquente ordinairement les banquiers et les spécialistes de marketing. En tout cas plus souvent que les scientifiques et les intellectuels ou ce qui en reste. A un degré moindre il en va pour les journalistes politiques. Le commentaire du « sondage marocain » publié par Le Monde sous la signature de sa journaliste en est une autre illustration. Ce n’est qu’un inventaire des chiffres des sondages tel qu’il n’est nul besoin de lire le rapport du chargé d’études de l’institut de sondages pour comprendre que l’article n’apporte rien de plus. Un journalisme paresseux sans doute mais qui partage aussi les schèmes de pensée des sondeurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes comme chacun sait.

Le sondage en dirait-il plus sur Le Monde que sur le Maroc ? On n’aurait pas l’outrecuidance de comparer avec la distance voire le mépris manifesté à l’égard de la mobilisation universitaire du printemps 2009. Pourtant, combien de fois n’a-t-on senti cette réprobation exprimée au nom de valeurs managériales issues de ces mêmes univers sociaux qui expliquent l’appétence pour les sondages. Mais on sait aussi que la mise en évidence des affinités électives fondées sur les proximités structurales, en d’autres termes liées aux transformations de l’économie de la presse, c’est décidément un déterminisme absurde que démentirait la liberté de plume des journalistes politiques. Un autre monde…

Notes

[1] Cf. Sondages mode d’emploi, Presses de Sciences Po, 2002, p. 12-13.

Compte rendu Commission des Finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire

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audition commission des finances FREMONT dir cab SARKO OPINIONGATE

Compte rendu
Commission des Finances,
de l’économie générale
et du contrôle budgétaire
– Audition de M. Christian FRÉMONT, directeur de cabinet du
Président de la République, sur le projet de budget de la
Présidence de la République pour 2010 …………………………….. 2
– Examen de la seconde partie du projet de loi de finances
pour 2010 (n° 1946) :
Examen et vote sur les crédits des missions :
– Outre-mer (M. Jérôme CAHUZAC, Rapporteur spécial) 11
– Anciens combattants, mémoire et liens avec la Nation, et
sur l’article 51, rattaché (M. Jean-François LAMOUR,
Rapporteur spécial) …………………………………………………. 20
– Action extérieure de l’État (M. Jean-François MANCEL,
Rapporteur spécial) …………………………………………………. 26
Examen des crédits de la mission Gestion des finances
publiques et des ressources humaines : Stratégie des finances
publiques et modernisation de l’État ; conduite et pilotage des
politiques économique et financière (M. Pierre-Alain MUET,
Rapporteur spécial) ……………………………………………………….. 29
– Présences en réunion …………………………………………………… 36

Mardi
13 octobre 2009
Séance de 16 heures 45
Compte rendu n° 4
SESSION ORDINAIRE DE 2009-2010
Présidence
de M. Didier Migaud
Président

Sondages en ligne : où est le problème ? OpinionGate (5)

par l’Observatoire des sondages

On croyait qu’il y avait un différent méthodologique entre OpinionWay et les autres sondeurs sur la fiabilité des sondages en ligne même si cette querelle concernait aussi les coûts de revient et donc la concurrence entre instituts. Malgré la violence de la polémique soulevée par l’OpinionGate, il a cependant semblé que le différent était révolu. La fiabilité des sondages en ligne pour OpinionWay ? Non sans surprendre, ses dirigeants soutenaient que la chose était acquise, « l’attaque en règle contre internet ayant cependant perdu quelque crédibilité » (Le Monde 31 juillet 2009). Les réponses des concurrents suscitaient une plus grande surprise encore.

Tous d’accords ?

Les sondages en ligne ? Pas de problème se vantaient les dirigeants de TNS Sofres et Ipsos. Ils se livraient même à un jeu de surenchère. On ne vous a pas attendus, assuraient-ils, nous en faisons depuis longtemps et ils apportent une part importante de notre chiffre d’affaire. Histoire de bien montrer que l’on reste à la pointe, un élément de la présentation de soi pour les entreprises technologiques. En si bon chemin, les anciens sondeurs venaient même au secours du nouveau : c’est une mauvaise critique que l’on vous fait que d’attaquer les sondages en ligne. Est-ce à dire qu’ils font la même chose ? Justement non, mais aucun n’en parlait. Ils en font sur les études de marché. Là où personne sinon leurs clients ne leur demandent rien. Et donc, ils n’en font pas dans les études d’opinion. Pourquoi ne le disaient-ils pas ?

Il est vrai, loin de banales et tristes questions de méthode, que OpinionWay et ses confrères s’opposaient sur des sujets plus graves : qui avait réalisé la meilleure performance sur les élections européennes ? OpinionWay comme le prétendait OpinionWay ou TNS Sofres comme le prétendait TNS Sofres ? Le premier avait inauguré sa participation sur TF1 tandis que le deuxième avait inauguré la sienne sur France 2. Et surtout il était question de factures et de mœurs ou encore de déontologie, ce mot si souvent utilisé dans l’univers de l’argent qu’il en est forcément suspect. Ils faisaient donc semblant d’ignorer le débat sur les sondages en ligne.

Il y a donc bien une différence entre OpinionWay et ses confrères. Si ces derniers ne font des sondages en ligne que pour les études de marketing, c’est qu’ils se l’interdisent pour les études d’opinion. Or, ils ne peuvent exclure d’avoir à le faire. Ils savent trop bien que les sondages par téléphone sont plus coûteux et qu’ils deviennent d’autant plus coûteux que les contacts sont plus difficiles. Ils adoptent à cet égard le point de vue des fondateurs d’OpinionWay qui répètent le débat sur les sondages téléphoniques. Quand les sondeurs ont commencé à recourir au téléphone pour mener leurs sondages, ils ont été contestés. La principale critique portait sur le taux d’équipement inégal des ménages. Tant que les différences étaient grandes entre les groupes sociaux, la représentativité des échantillons était sujette à caution. La généralisation progressive du téléphone fit taire l’objection. Une telle critique a été reproduite à propos d’internet, provisoire et modérée car il suffirait d’attendre. On a donc entendu que c’était « encore un peu tôt » pour utiliser les sondages en ligne, selon un point de vue behavioriste qui exclut implicitement les biais spécifiques à ce mode d’interrogation. Or, il y en a.

Toujours plus de biais

Il faut assurément un certain culot, prisé dans l’univers commercial, pour affirmer que « l’attaque en règle contre internet ayant cependant perdu quelque crédibilité ». Certes, les réponses des confrères ont rétrospectivement donné quelque fondement à cette confiance. Ce n’est pourtant pas un avis partagé par la profession. Issue de celle-ci, la revue européenne WNIM ne saurait être suspectée d’hostilité de principe quand elle assurait que les méthodes devaient être améliorées en publiant ce chiffre de 54 % de sondés en ligne qui reconnaissaient mentir [1]. En ce qui concerne les sciences sociales et statistiques, il n’y a pas moins d’objection aux sondages en ligne, il y en a plus.

La critique des sondages en ligne met en cause leur représentativité. Contrairement à ce que croient les sondeurs, elle ne réédite pas le débat sur l’équipement insuffisant en téléphones mais concerne la population des internautes. Celle-ci n’est pas représentative parce que l’usage d’internet n’est pas encore généralisé mais parce que les internautes ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population. Ce n’est pas une différence qui serait comblée par la généralisation d’internet mais au contraire une différence qui naît de l’usage d’internet. Les internautes sollicités par les sondeurs sont d’autant plus différents de la population d’ensemble qu’ils coopèrent aux sondages en ligne qui leurs sont proposés comme des jeux et des solutions pour gagner des cadeaux ou de l’argent. A terme, comme le montrent les sites de sondages rémunérés, répondre devient un « petit boulot », soit l’inverse de la représentativité. On pourrait ajouter que plus on passe de temps sur internet et plus on se retranche de la société sur laquelle la représentativité est fondée. Les internautes ne sont pas exactement « des gens comme les autres ». Le système CAWI, censé établir les critères de représentativité, ne peut corriger ces différences d’ethos mais seulement aligner l’échantillon d’internaute sur les critères objectifs habituels d’âge, de genre et de groupe social. Or, l’existence même des sondages repose toute entière sur le critère de représentativité. Autant dire que les sondages en ligne n’ont aucune pertinence pour les études d’opinion qui portent sur une population générale.

Face à ce défaut définitif sauf évolutions à découvrir, on ne devrait pas en chercher d’autres. Ils existent pourtant. L’usage de panels d’internautes est sans doute un avantage en termes de rapidité et de coûts ; il pose des difficultés méthodologiques depuis longtemps identifiées. Les sondeurs en ligne n’ont en effet pas découvert les panels, ces populations d’enquêtes interrogées à intervalles successifs afin de mieux identifier les évolutions. La première grande enquête électorale par sondages – The People’s Choice de Paul Lazarsfeld, Hazel Gaudet, et Daniel Berelson sur l’élection présidentielle américaine de 1940 – avait questionné un panel d’électeurs en 6 vagues successives. Toutefois, le panel original avait été renouvelé par tranches afin d’éviter les effets d’auto-élection par lequel le sondé adopte une position différente parce qu’il est sondé. Pierre Bourdieu avait généralisé cette critique en disant que le sondé « prend la pause ». La propension est d’autant plus forte qu’il sait qu’il va être à nouveau interrogé. La précaution du renouvellement n’a pas perdu sa raison et la critique sa pertinence si on en juge par des sondages à vocation scientifique. Après tout, le sondage en quatre vagues commandé par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy à l’Ifop pour le Cevipof [2] a procédé par renouvellement partiel des sondés, selon la méthode des « d’échantillons glissants », présentée abusivement comme une nouveauté.

L’OpinionGate a encore fait émerger un autre biais. Si l’on ne savait pas que OpinionWay était lié à l’UMP et à l’Elysée, il est plus difficile maintenant de l’ignorer. En tout cas pour les internautes qui font partie de son panel. L’effet d’auto-élection ne peut qu’être renforcé par la réputation du sondeur en ligne. La préférence partisane des internautes demeurerait-elle à l’écart de toute considération à commencer par celle d’accepter de répondre aux sondages en ligne d’OpinionWay ? Bien sûr, la représentativité sociale n’en serait pas affectée mais les préférences politiques constituent alors un critère de représentativité impossible à prendre en compte. Comme les professionnels l’ont compris, en la matière, une mauvaise publicité est doublement une mauvaise affaire, pour les clients mais aussi pour les sondés. Les instituts concurrents n’ont pas intérêt à tirer sur l’ambulance alors qu’ils comptent bien un jour pouvoir faire les mêmes sondages, toute objection balayée.

En dépit de leurs défauts méthodologiques originels et nouveaux, les sondages en ligne progressent en effet parce qu’ils ont des qualités commerciales. Aussi est-il urgent de ménager l’avenir pour ceux qui ne les utilisent pas encore pour des enquêtes d’opinion mais seulement pour les études de marketing. La prudence est tactique. S’ils ont des scrupules intellectuels ou démocratiques, ils ne le disent point. Il faut donc conclure que ce n’est pas la méthodologie qui les gêne mais la rétribution de ces enquêtes : non un problème de fiabilité mais un problème de légitimité.

Un problème de légitimité

Pendant des décennies, les sondeurs ont justifié leur activité par la démocratie. Ils étaient en effet attaqués sur ce terrain par un certain nombre d’adversaires qui leurs reprochaient de concurrencer le vote. Cette polémique a eu lieu dans tous les pays et a laissé en France le souvenir des articles où, en 1972, Maurice Druon les qualifiait de « pollution de la démocratie ». Aucune intervention de sondeur, par livre ou voie de presse, ne se dispense de légitimer les sondages par la démocratie. Cette défense est-elle encore possible si on paie les sondés ?

Certes, il s’agit de sondages et non d’élections. Mais les sondeurs ont fait le lien en célébrant à l’envi les sondages comme un mode d’expression démocratique ou en se vantant de l’enthousiasme des sondés à répondre aux questions qu’on leur posait. Ces arguments ont encore été invoqués quand il est apparu qu’il était de plus en plus difficile d’obtenir des réponses des personnes contactées. En étudiant cette évolution, John Brehm lançait un cri d’alarme sur les dangers que le phénomène faisait courir à la démocratie [3]. Quant aux sondeurs français, ils le niaient en assurant que les sondés étaient toujours aussi coopératifs, manière d’encourager les enquêteurs des centres d’appel, travailleurs précaires exécutant des tâches ingrates, et manière de préserver les sondés potentiels de la contamination. Depuis leurs débuts, la démocratie n’a jamais cessé d’être mobilisée pour la cause des sondages. Souvent sans vergogne.

Si les sondages ne sont pas des élections, les réponses sont censées exprimer des convictions notamment en matière d’opinion publique. C’est le fondement même de l’opération. Si on paie le sondé, peut-on encore soutenir que le sondé exprime des convictions ? Le soupçon sur la sincérité du sondé retrouve exactement celui qui pèse sur le vote dans les cas de corruption électorale. Un premier doute procède de l’incentive, comme le disent les marketers, c’est à dire de la rétribution. Le système de sélection de l’échantillon n’intègre pas tous les internautes qui ont répondu. La recherche de la rétribution peut inciter à calculer une réponse. C’est avoué dans les enquêtes de marketing, pourquoi cela n’affecterait-il pas les préférences politiques ? D’autre part, les internautes savent fort bien qu’ils ne votent pas mais peuvent être justement tentés de peser sur le vote ou plus généralement d’influencer l’opinion. Hypothèse absurde ? Les sondeurs en ligne utilisent l’argument pour convaincre des internautes quand ils lancent cette incitation sur leurs sites internet : « influencez les tendances ». Par ailleurs, les internautes ne peuvent ignorer les croyances générales sur l’influence des votes par les sondages. Ils ne sont pas plus stupides que les candidats qui, de l’élection présidentielle aux élections locales essaient de les utiliser à leur profit et, dans les premières dépensent beaucoup d’argent pour payer les sondeurs. Certes, les sondeurs nient les effets des sondages sur le vote. Ils sont bien les seuls. Et faut-il ajouter, ils ne les nient qu’en public.

Quel que soit l’intérêt de la question des effets des sondages sur le vote – directs sur le vote ou indirects par la sélection des candidats – il n’est pas nécessaire de l’aborder ici. Il suffit de savoir que ceux qui dénient de tels effets sont incapables de prouver leur absence. Or, en matière de droit, la charge de la preuve leur revient : il suffit qu’il y ait un risque et donc un doute pour qu’une norme juridique soit nécessaire. La légalité de la rétribution des sondages soulève les mêmes problèmes que les achats de vote dans un passé lointain. Dans la législation française, la corruption électorale a d’abord été sanctionnée dans la mesure où il était établi que l’argent avait servi à obtenir des votes. Au tournant des 19ème et 20ème siècles, il n’a plus été nécessaire d’établir une relation entre des dons et des votes pour invalider des élections et sanctionner les coupables mais seulement d’établir que de l’argent avait été donné. A partir de la réforme de 1913, instituant notamment l’isoloir, il n’était plus possible au corrupteur de vérifier que le corrompu respectait bien le pacte de corruption [4].

En somme, il faudrait prouver que les sondages en ligne n’influencent pas le vote pour qu’ils soient légaux. Faute de faire cette démonstration, ils le sont. Non point pour des raisons de méthode et de non fiabilité (le reproche pourrait être adressé à tous) mais à cause de la rétribution. Imaginons que les sondeurs se mettent à rétribuer les enquêtes par téléphone et en face-à-face. Peut-être cela susciterait-il des protestations. En tout cas, pourquoi cela serait-il seulement permis par internet ? En l’occurrence, il s’agit moins d’adopter une nouvelle législation que de respecter la législation électorale adoptée avant l’existence des sondages. Il paraît de plus en plus difficile de ne pas l’étendre à ceux-ci. A terme, cela sera impossible. Autant interdire la rétribution de sondages électoraux, en ligne aujourd’hui, au téléphone demain, avant que la démocratie ne soit un peu plus discréditée.

Notes

[1] Cf. OpinionWay et TF1 : Tout a un prix même les opinions !

[2] Cf. Le grand ratage de la vie privée.

[3] Cf. John Brehm, The Phantom Respondent. Opinion Surveys and Political Representation, The Michigan University Press, Ann Harbor, 1993.[4] Cf. Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel en France, Seuil, Paris, 2002 et Les secrets de l’isoloir, Editions Thierry Magnier, Paris, 2008.

Finances secrètes : OpinionGate (4)

par l’Observatoire des sondages

La Cour des Comptes a contrôlé les dépenses de l’Elysée, non les comptes des entreprises qui sont l’affaire d’autres administrations. Malgré leur opacité, ces dépenses ouvrent une fenêtre sur les aspects secrets des sondages : à travers les flux financiers, on aperçoit les intérêts et les relations existant entre les sondeurs, les organisations politiques et la presse. En outre, les révélations ont provoqué des règlements de comptes utiles pour lever un peu plus le voile sur une activité dont les acteurs célèbrent volontiers la transparence.

Il est rare que des dirigeants d’entreprise accusent leurs collègues d’avoir bénéficié de financements secrets, rompant ainsi la loi du silence qui n’est pas seulement une norme de conduite des organisations criminelles. Avant de lancer à leurs confrères cette accusation d’avoir été « contraints d’émarger, il n’y a pas si longtemps, au système des fonds secrets de l’Elysée », les dirigeants d’OpinionWay auraient dû réfléchir plus longuement. Si le soupçon était fondé pour les autres, pourquoi ne le serait-il pas pour eux ? On comprend qu’ils appuient ainsi la prétention présidentielle de transparence, il n’empêche que celle-ci a été singulièrement mise à mal et on conçoit difficilement comment ce qui dure depuis longtemps cesserait par un accès de vertu. Nul ne peut donc se plaindre qu’on applique un devoir de curiosité à tout le monde.

Les questions sur le financement des sondages ne sont pas nouvelles. Attirant cette réponse dédaigneuse : il faudrait être mesquin pour chercher querelle quand les sondages d’opinion ne constituent qu’une faible part du chiffre d’affaires des instituts. Le P-dg de TNS Sofres, le répétait après d’autres : « De plus je le rappelle, les sondages politiques représentent une part très minoritaire de notre activité » (Le Figaro, 15 octobre 2007). Pour se défendre, les dirigeants d’OpinionWay n’ont pas trouvé mieux : « Le montant des sommes en jeu, comme leur influence tout à fait marginale sur la rentabilité de notre entreprise auraient pu suffire à considérer ces faits comme un non-événement ». Il est facile d’objecter qu’à ce compte, ni les uns ni les autres n’ont été « contraints d’émarger aux fonds secrets ». Encore aurait-il fallu demander à tous pourquoi ils continuent de faire des sondages d’opinion qui, à les en croire, ne leur rapportent aucun profit mais beaucoup d’ennuis au lieu de se consacrer aux activités de marketing qui ne leur attirent aucune curiosité publique mais beaucoup de profits. Les arguments des luttes commerciales laissent parfois pantois les esprits minimalement épris de logique.

Un autre argument habituel de la défense des sondeurs était de reporter sur les accusateurs la charge de la preuve : fournissez des preuves, des faits et des noms. Ainsi, le P-dg de TNS Sofres jetait-il ce défi à propos des « accusations de rapport incestueux des sondeurs avec les politiques, voire de bassesses financières ». Et de prendre à partie un ministre d’alors : « M. Goulard, soit vous avez des preuves – alors nommez précisément une société, des individus – ou alors, s’il vous plaît, ne portez pas le « tous pourris » sur la place publique » (Le Figaro, 15 octobre 2007). Autant demander de dénoncer par des lettres anonymes. Sachant que les informations sur les financements occultes viennent de l’intérieur des instituts de sondages, d’amis souvent, dont il est impossible de livrer les noms, les sondeurs ne risquent pas grand-chose. Les leçons de déontologie, dont les sondeurs n’ont jamais été avares, prêtent à sourire.

Cette fois pourtant, les accusés ont préféré se taire car ils savaient le terrain dangereux face à un confrère auquel on pouvait difficilement reprocher d’être ignorant. L’accusation était-elle exacte ou diffamatoire ? Personne n’a répondu sur le fond confirmant qu’elle était exacte. Déloyale mais exacte. OpinionWay vendait donc la mèche. En était-il besoin ? Non lorsqu’on connaît l’économie des sondages mais qui la connaît alors que le monde des affaires se protège, est aussi protégé par le droit et, surtout peut-être, par le légitimisme, cette prédisposition à croire les puissants sur parole.

Financements secrets

Les dirigeants d’OpinionWay ont lancé une accusation de financements occultes. Comme la formulation l’indique, l’accusation vise des faits passés. La divulgation ne menace donc nullement de suites judiciaires comme le ton comminatoire pourrait le suggérer. Qui s’en chargerait d’ailleurs quand les fonds sont à la fois publics et secrets ? Plus gravement, les confrères ont été ainsi convaincus de mensonge sans que les accusateurs aient eu à « nommer précisément une société, des individus ». La menace pointe cependant : on pourrait citer des noms.

Nous l’avons tous fait et d’ailleurs, ajoutent les dirigeants d’OpinionWay, pourquoi la Cour des Comptes n’a-t-elle pas cité d’autres instituts ? Cela signifie d’abord que tous ont triché avec les règles professionnelles rappelées par le Syntec quelques jours auparavant. Aucune fiche technique n’avait indiqué que des sondages publiés dans la presse avaient été financés par l’argent secret de l’Elysée ou de Matignon. Il est déjà étonnant que la polémique soit allée si loin car personne n’a intérêt à amorcer un grand déballage. La protection des secrets de l’économie des sondages commence tôt, avec l’ordinaire des relations entre sondeurs et presse.

Edictées par les professionnels et nécessaires à leur crédit, les règles de transparence sont souvent impossibles à respecter. L’illusion sinon le mensonge apparaissent dans les fiches techniques où la signature du sondage est souvent fictive. Dans la presse, on appelle sondage non point une batterie de questions mais souvent une seule question. Publiée, la signature associe le sondeur et le media comme si ce dernier était bien le commanditaire. Or, la presse se contente souvent de publier des données de sondages… offertes par le sondeur. L’échange marchandise est courant et légal. Il ne va pas sans produire des effets structurels. Dans ces relations stables, les instituts de sondages offrent aussi l’essentiel du commentaire. Il suffit de constater la faiblesse de l’écart entre la synthèse du responsable d’études de l’institut de sondage et l’article publié et signé par le journaliste. Cette information bon marché consolide un partenariat fondé sur les intérêts bien pensés concernant les tarifs publicitaires calculés en fonction des citations dans la presse mais contribue aussi à entretenir des visions partagées de l’opinion et de la politique.

A plus forte raison, la signature est-elle fausse quand la presse bénéficie de sondages payés par d’autres. C’est le cas révélé par l’OpinionGate. Le commanditaire réel n’est pas toujours un service d’Etat mais n’importe quelle personne ou organisation ayant les moyens de payer, un groupe de pression, un entrepreneur ami, etc. Ce procédé est d’autant plus facile qu’il s’applique moins à des sondages complets qu’à des sondages omnibus payés par plusieurs commanditaires. Qui paie alors ?

Financements illégaux

Une gradation relativement continue conduit aux financements illégaux. Les dirigeants d’OpinionWay ont été moins violents qu’il y paraît en accusant des financements occultes et non des financements illégaux. Par définition, des fonds secrets publics peuvent être employés à la discrétion des gouvernants. Pour les bénéficiaires, il est probable que le statut fiscal est ambigu. De toute façon, la raison d’Etat l’emporterait ici sur toute curiosité. En outre, le financement visé dans l’OpinionGate ne provenait pas de fonds secrets. Or, les financements illégaux existent bien.

L’image des valises de billets n’est pas seulement folklorique. C’est bien ainsi que furent payés de nombreux sondages politiques effectués pour des partis et des candidats. Le soutien financier d’Etats étrangers ou d’entrepreneurs « amis » a souvent pris la forme du financement des sondages. La banalité du procédé a longtemps interdit tout scrupule avant que n’apparaissent des craintes de plus en plus grandes d’ennuis judiciaires. Les scandales sur les financements illégaux des partis politiques qui ont fleuri à partir de la fin des années 1980 ont contribué au reflux. Pour situer le tournant, citons ce cadre d’un des principaux instituts français qui évoquait l’éventualité d’aller en prison. C’était en 1993. Aucune affaire n’a pourtant touché des sondeurs. Alors que ce type de financement était un secret de polichinelle, ils sont passés à travers les mailles du filet. Cela relativise la lumière faite alors sur les pratiques illicites. Une autre raison de la diminution de déviance est la réduction de la part des sondages politiques dans les chiffres d’affaires des instituts de plus en plus constitués par les études de marketing. C’est aussi ce que veulent dire les sondeurs qui, en soulignant la faible part des sondages politiques dans leur chiffre d’affaires, ne réfutent pas seulement les polémiques sur leurs résultats mais les soupçons sur leurs financements. Une sorte de travail d’oubli des années troubles où l’on n’était pas trop regardant sur les financements. On ne comprendrait pas cette satisfaction à célébrer l’activité marketing si l’on n’y voyait pas aussi une sorte d’honneur retrouvé.

On aurait cependant tort de considérer que les financements illégaux ont disparu au niveau local ou national. Il existe en effet de nouvelles raisons d’y recourir : la limitation des dépenses électorales pousse les partis et candidats à trouver des sources de financements supplémentaires et occultes ; la compétition politique est de plus en plus organisée en campagne électorale permanente dans laquelle les sondages servent à fabriquer l’opinion publique. A cet égard, l’OpinionGate est un nouvel épisode des affaires de financement politique.

Financer des sondages

Le rapport de la Cour des Comptes et les échanges polémiques qui ont suivi révèlent un dispositif de financement politique : la présidence de la République sous-traitait le financement de sondages au cabinet privé Publifact qui distribuait les commandes et l’argent pour des sondages publiés ou non dans la presse. Quand un sondage était publié, s’il y avait un intérêt politique à le faire, le media qui publiait était affiché comme le commanditaire. La question de transparence ou de déontologie selon les termes de débat des sondeurs paraît accessoire par rapport à celle de la réalité des paiements. Or, non seulement les explications du secrétaire général de l’Elysée sur la possibilité d’un double paiement et la protestation du directeur du Figaro sur le paiement du Politoscope par son propre journal ne sont pas crédibles, mais elles ne règlent pas le problème soulevé par la Cour des Comptes.

L’intérêt d’échapper aux règles de la comptabilité publique est suffisamment relevé chaque année par la Cour des Comptes pour qu’on ne s’étonne pas que l’Elysée y ait eu recours. Plus étonnant a été son initiative d’instaurer un contrôle sur ses propres finances. Quelles qu’en soient les raisons, un banal montage financier a été découvert comme cela a été souvent le cas pour de multiples institutions.

Le dispositif devient plus original si l’on considère que cette sous-traitance permettait de constituer un « trésor de guerre ». Selon sa propre mise au point, « OpinionWay a facturé en 2008, au cabinet-conseil moins de la moitié de la somme évoquée par la Cour – 392 000 euros – comme étant la facturation de ce même cabinet à l’Elysée » (Le Monde, 31 juillet 2009). Une telle mise au point peut paraître maladroite si on n’en comprend la raison fiscale. Dans le vent de panique qui a alors soufflé sur le monde des sondeurs, le principal accusé a continué à vendre la mèche. L’écart des facturations est trop important pour qu’il puisse s’agir d’une approximation ou d’une commission – Publifact étant par ailleurs rémunéré 10 000 euros par mois. Publifact surfacturait donc avec l’accord de l’Elysée. Pourquoi en irait-il différemment avec les 35 autres sondages qu’évoque la Cour des Comptes ? En somme, le rôle de Publifact serait multiple : expert en matière d’opinion publique pour susciter les sondages et traiter les contrats, ordonnateur en matière de communication pour publier l’information et banque de dépôt du Président pour le futur candidat à la présidentielle.

Si l’intervention de la Cour des Comptes perturbe quelque peu le dispositif, on ne peut douter que des aménagements permettent déjà de le perpétuer. Il est trop vital pour le sacrifier. L’usage actuel des sondages en explique les mécanismes et donc la continuité. Or, la production de sondages utiles au président exigera plus de moyens à l’approche de l’échéance présidentielle de 2012. Les dépenses de campagne seront alors vérifiées par la commission de contrôle. Malgré sa grande tolérance, il faudra minimalement subir et donc contourner. La cagnotte y pourvoira. Ce schéma d’explication suppose une transformation importante de l’usage politique des sondages dans laquelle ils sont moins un instrument de connaissance qu’un outil de production de l’opinion et où l’efficacité dépend de l’abondance. Pour cela, il faut contrôler les medias. La chose est acquise. Il faut aussi faire beaucoup de sondages et donc de l’argent. Plus délicat.