Patrick Buisson: « Sarkozy, dernier rempart »

L’Express

Patrick Buisson: « Sarkozy, dernier rempart »

Par Eric Mandonnet, publié le 02/09/2009 16:54 – mis à jour le 03/09/2009 15:52

Ancien journaliste, directeur de la chaîne Histoire, le politologue Patrick Buisson travaille pour Nicolas Sarkozy sur les questions de communication et les études d'opinion.Axelle de Russe/ABACAPRESS.COM

Ancien journaliste, directeur de la chaîne Histoire, le politologue Patrick Buisson travaille pour Nicolas Sarkozy sur les questions de communication et les études d’opinion.

Il est l’un des hommes que le chef de l’Etat écoute le plus. C’est la première fois depuis qu’il travaille pour lui qu’il s’exprime. Sur sa mise en cause dans le rapport de la Cour des comptes consacré au budget de l’Elysée; sur le rôle des sondages; sur la nature des liens entre le président et les Français.

Il participe aux réunions « de stratégie et de communication » qu’organise, presque chaque semaine, Nicolas Sarkozy. Il est celui auquel le président dit devoir, en partie, son élection. Patrick Buisson est un politologue à l’identité politique sulfureuse: catholique traditionnel appartenant à la droite contre-révolutionnaire. Depuis juillet, il est au coeur d’une polémique déclenchée par la Cour des comptes. Interview exclusive.

Vous êtes conseiller de Nicolas Sarkozy, sans appartenir à son cabinet. Comment définiriez-vous votre rôle auprès du président ?

Je ne suis pas conseiller de Nicolas Sarkozy. J’accomplis une mission de conseil dont est chargée ma société auprès de la présidence de la République. Les mots ont un sens et l’impropriété sémantique est souvent une porte ouverte à la malveillance. Cela permet de suggérer, comme je l’ai lu quelque part, qu’il pourrait y avoir conflit d’intérêt, ce qui n’est plus seulement malveillant, mais carrément diffamatoire. Mon rôle ? Il est de faire vivre et prospérer le lien direct que Nicolas Sarkozy a établi avec les Français, notamment avec les catégories populaires, lors de la campagne présidentielle. Tout l’intérêt des enquêtes est dans la compréhension, et donc dans l’anticipation des mouvements de l’opinion, mais ces études ne constituent qu’un outil parmi d’autres au service de l’analyse politique et des préconisations stratégiques.

En juillet, la Cour des comptes, dans son rapport sur le budget de l’Elysée, s’interroge sur les conditions dans lesquelles a été passée, en 2007, une convention entre la présidence et un cabinet d’études, le vôtre, pour « un coût avoisinant 1,5 million d’euros ». Aucune mise en concurrence, une convention au caractère « exorbitant »: que répondez-vous à Philippe Séguin, qui a indiqué que les conditions n’étaient pas conformes aux règles de l’exécution de la dépense publique ?

Elles n’étaient pas conformes pour la simple et bonne raison que la convention passée avec ma société n’était pas soumise au Code des marchés publics, à l’époque où celle-ci a été signée. Cette relation contractuelle a été, en effet, formalisée en juin 2007, c’est-à-dire plusieurs mois avant que Nicolas Sarkozy ne prenne l’initiative de soumettre le budget de l’Elysée au contrôle de la Cour des comptes. Car il ne faudrait tout de même pas oublier que, dans cette affaire, la transparence a été voulue par le président, pour rompre avec l’opacité des pratiques antérieures. N’en déplaise aux donneurs de leçons et autres confiseurs en déontologie, ma société est la première, dans toute l’histoire de la Ve République, dont l’activité dans ce domaine ait fait l’objet d’un encadrement contractuel.

Mélange des genres ?

Selon Le Monde, la chaîne Histoire, dont vous êtes le directeur général, a bénéficié de financements du ministère de la Culture. En tant que conseiller de Nicolas Sarkozy, vous avez rencontré la ministre de l’époque, Christine Albanel. Comment échapper à l’accusation de mélange des genres?Patrick Buisson: Avec un peu d’honnêteté intellectuelle, cela doit être possible, puisque n’étant, je le répète, ni membre du cabinet du président, ni fonctionnaire, ni élu, j’exerce toutes mes activités dans le cadre d’entreprises privées. S’il y a mélange des genres, c’est celui que pratique une certaine cléricature médiatique en s’arrogeant un magistère à base de moraline et de sectarisme. Le ministère de la Culture parraine une émission de la chaîne Histoire consacrée à la mise en valeur du patrimoine. Il est là pleinement dans son rôle et il ne s’agit ni d’une subventionni d’un marché, mais d’une opération classique, qui ne nécessite aucun appel d’offres. Personne ne trouve rien à redire quand ce même ministère parraine, dans les mêmes conditions, des programmes de la télévision publique, les « forums culturels » de Libération au théâtre des Amandiers ou la Fête de L’Humanité. Le scandale, pour ces maîtres censeurs, c’est que de l’argent public aille à une télévision privée, et plus précisément à une filiale du groupe TF 1, en l’occurrence la chaîne Histoire, qui, soit dit en passant, est la seule chaîne 100 % culturelle du câble et du satellite. Le milliard d’euros d’aides que distribue chaque année l’Etat à la presse et la manne de la communication institutionnelle ne semble pas, en revanche, leur poser le moindre problème éthique. Il est vrai que ce sont les mêmes qui nous ont expliqué que la suppression de la publicité après 20 heures à la télévision publique était, en réalité, un « formidable cadeau » de Nicolas Sarkozy à son ami Martin Bouygues. On a vu qu’il n’en a rien été.

Faut-il rappeler que, jusqu’à l’élection de Nicolas Sarkozy, le traitement des sondages était, à l’Elysée, justiciable des fonds secrets, sans que cela suscite la curiosité ou l’indignation de quiconque? C’est la mission de la Cour de s’inquiéter du contrôle de la dépense. Mais j’ai du mal à comprendre son inquiétude rétrospective. Il est bien évident que les factures émises par mon cabinet ont toujours été visées, faute de quoi on se demande par quel miracle elles auraient été payées.

Il y a toujours un ordonnateur et un payeur qui sont des personnes distinctes. Dès lors qu’elles étaient « visées » et faisaient l’objet d’un « bon à payer » par la présidence, il allait de soi que l’intérêt de telles commandes ne faisait aucun doute pour celle-ci.

La Cour des comptes relève qu’outre vos honoraires mensuels de 10 000 euros, vous avez adressé près de 130 factures à l’Elysée, pour plusieurs centaines de milliers d’euros. Comment en arrive-t-on à un tel montant ?

Le problème, c’est qu’il y a une totale confusion dans les chiffres, si bien qu’on ne sait jamais lequel se rapporte à quoi. Mon cabinet a commandé et réglé, non pas « près de 130 », mais 134 études ou enquêtes auprès des instituts. Le coût total de cette prestation pour la présidence aura été, pour 2008, de 1 082 400 euros. Soit un prix moyen de 8000 euros par enquête. Ce qui correspond au prix du marché: 1200 pour la question par téléphone, 800 pour la question dans une enquête réalisée par Internet.

A titre de comparaison, le budget annuel que le Service d’information du gouvernement (SIG) consacre aux enquêtes d’opinion s’élève à 4,5 millions d’euros. Un budget « études » quatre fois moins élevé pour une « hyperprésidence » dans une première année de mandat n’est peut-être pas une dépense extravagante.

« Sur les 35 études diverses facturées en 2008, au moins 15 avaient également fait l’objet de publications dans la presse », note le rapport. De là vient l’accusation de manipulation de l’opinion : pourquoi l’Elysée d’un côté, Le Figaro et LCI de l’autre (qui diffusent le « Politoscope »), payaient-ils les mêmes sondages ?

La méconnaissance des modes de réalisation des études d’opinion excite, depuis toujours, l’imaginaire prolifique de ceux qui, faute de les comprendre, sont enclins à y voir les ressorts cachés d’un « grand complot ». De ce point de vue, l’enquête dite « omnibus », qui, pour des raisons de coût, regroupe, dans un même questionnaire, les questions posées par différents clients, est une machine à alimenter tous les fantasmes.

La cohabitation de plusieurs commanditaires entretient les soupçons de connivence, voire de collusion, surtout quand on ne prend pas la peine de savoir qui achète quoi et à quel prix. Ma société, qui a pour objet l’analyse de l’opinion, se voit chaque semaine sollicitée pour participer à ces enquêtes omnibus.

Lorsqu’elle décide de le faire, c’est soit pour ajouter des questions spécifiques à l’enquête, soit pour acheter les « tris » des questions déjà vendues par ailleurs – généralement à des médias – parce que ces données présentent un intérêt pour sa mission en termes d’analyse stratégique. Car les résultats d’un sondage ne s’éclairent qu’à la lumière de ces « tris croisés », c’est-à-dire des classements par âge, sexe, catégorie professionnelle, proximité partisane, niveau de diplôme et de revenus, etc.

Plus ces tris sont sophistiqués, plus ils ont de valeur interprétative. C’est le cas du « Politoscope » d’OpinionWay, qui n’est pas, comme l’écrit la Cour, une enquête à un « rythme bimensuel », mais un omnibus hebdomadaire. J’ajoute que l’achat des tris est un usage ancien et courant chez les acteurs institutionnels.

Enfin, un outil comme le « Politoscope », ce n’est pas simplement les résultats publiés dans les journaux, c’est, pour la seule année 2008, 6 000 pages de tris stockées sur disques.

Le PS souhaite la création d’une commission d’enquête parlementaire. Etes-vous prêt, le cas échéant, à répondre à une convocation des députés ?

Nous sommes face à une campagne politique. Ce type d’agitation est surtout révélateur de l’état de déréliction absolue qui est celui des socialistes. Car, enfin, la théorie du complot, de la manipulation, c’est vraiment le niveau zéro de l’analyse.

Si j’en crois le mémoire d’OpinionWay, les résultats de ses questions publiées en 2008 sont loin d’être les plus favorables à l’exécutif, notamment la cote de popularité de Nicolas Sarkozy, pour laquelle il se classe au cinquième rang sur les sept sondeurs qui la mesurent.

Qui ne voit qu’en ce domaine la concurrence entre instituts est le meilleur des garde-fous et, du même coup, une assurance quant à la fiabilité des résultats? Le PS souffre d’une étrange pathologie: il préfère penser que les sondages sont faux, pour mieux oublier que les élections sont vraies, sauf peut-être celles qu’il organise en interne.

La crise financière redonne-t-elle une chance à la social-démocratie?

Au contraire, elle l’enfonce. D’abord parce que la crise et l’endettement des Etats affectent les politiques de redistribution, qui constituaient la rente électorale des partis sociaux-démocrates. Ensuite, parce que les socialistes ne veulent pas comprendre que la demande d’Etat a sensiblement changé de contenu. Elle ne porte plus seulement sur un rôle de régulation dans le secteur de l’économie, mais sur le renforcement des fonctions protectrices de l’Etat dans la société.

Un exemple ? Face aux désordres engendrés par la mondialisation en matière de flux migratoires, le PS est partisan du « moins d’Etat » et toute une partie de la gauche ne veut pas d’Etat du tout: ni frontières, ni contrôle, ni principe de précaution.

Tant qu’ils n’auront pas accompli cette révolution culturelle, les socialistes français resteront coupés du peuple. Les quadras du PS sont, comme leurs aînés, tributaires du même biotope: think tanks, médias et agences de communication, dont la principale caractéristique est d’ignorer ou de mépriser les attentes des catégories populaires.

Autant dire que je ne vois pas un candidat transgressif sortir de ce languissant psychodrame. Les sempiternels débats sur les questions de procédure et les configurations d’alliance montrent qu’ils posent toujours leurs problèmes en termes d’arithmétique et non de dynamique électorale.

"Politique d'abord", c'est le moteur de l'action du président (ici chez Alstom)REUTERS/Philippe Wojazer

« Politique d’abord », c’est le moteur de l’action du président (ici chez Alstom)

En quoi la crise modifie-t-elle le lien entre Nicolas Sarkozy et les Français?

La supériorité de Nicolas Sarkozy tient dans sa capacité à incarner l’autorité de l’Etat et à assumer pleinement les fonctions régaliennes qui lui sont liées. En période ordinaire, c’est un atout majeur. En période de crise, c’est un capital inestimable qui le fait apparaître comme le seul référent politique stable dans un environnement chaotique, le dernier rempart contre les désordres nés de la crise.

Le scrutin de 2007 a concrétisé ce que l’on sentait confusément: à savoir le retour au modèle du leadership qui, dans l’histoire, supplée toujours à un vide de la culture, à l’épuisement des idéologies et des expertises. A première vue, l’élection américaine de 2008 s’inscrit dans un schéma identique.

Mais il existe, à mon sens, une grande différence entre le « Yes we can » d’Obama et le « Ensemble tout devient possible » de Sarkozy. Le premier exprime ce que Heidegger appelait la « volonté de volonté sans contenu » ou, si l’on préfère, la puissance pour la puissance, sans aucun message particulier: oui, nous le pouvons, mais nous pouvons quoi? La réponse se fait encore attendre. Le second renvoyait à l’adéquation entre un homme et un programme, et non à une personnalité en tant que substitut d’idées devenues évanescentes.

Quel est le principal danger qui guette le président dans son rapport avec l’opinion?

Observons, d’abord, que rien de ce qui a été écrit depuis le début de la crise à propos du lien entre le chef de l’Etat et les Français ne correspondait à la réalité. Le prurit révolutionnaire était dans les médias, pas dans la rue, encore moins dans les urnes.

Cela étant, l’hyperprésidence volontariste de Nicolas Sarkozy a créé un niveau d’attente qui risque d’amplifier les mouvements erratiques de l’opinion. Ce président si peu monarque, si peu enclin à endosser la dimension sacrale de sa charge, suscite des espérances dignes d’un roi thaumaturge. En cas de déception, sa popularité pourrait en souffrir, mais je suis de ceux qui croient à la primauté du politique, c’est-à-dire de l’ordre symbolique sur l’économie. Il y a un mot superbe de Cioran qui résume cela: « Privée d’un parfum d’inutilité, l’Histoire ressemblerait à un guichet de banque. »

Au final, le quinquennat se jouera moins sur le bilan que sur la capacité du pouvoir à imaginer la France d’après la crise et à jeter les bases d’une société du mérite et du travail, en rupture avec les errances du système. La droite n’a rien à gagner à être réduite au parti de l’économie, au parti du matérialisme absolu, car, comme le démontre, avec une régularité confondante, l’histoire électorale, cette dimension n’influence qu’à la marge le choix des électeurs.

Il suffit d’examiner le résultat des scrutins majeurs en Europe depuis vingt ans pour s’apercevoir que le score des sortants n’est absolument pas en corrélation avec l’évolution du taux de chômage. Le cimetière des grands battus du suffrage universel est plein de candidats au bilan économique flatteur.

Inversement, des gestionnaires malheureux sont sortis régénérés du bain électoral. D’autres l’ont dit avant moi: « Politique, d’abord. » Ce que vient d’imposer Nicolas Sarkozy aux banques et aux banquiers en est la meilleure illustration.

Les régionales de 2010 auront-elles une forte signification nationale ?

Ce sont des élections locales, dans lesquelles le PS peut encore faire bonne figure grâce à une fiscalité qui lui conserve des marges de manoeuvre pour la redistribution et le clientélisme. Les collectivités territoriales représentent en quelque sorte la base de repli historique de la social-démocratie, sa peau de chagrin.

L’alchimie de la présidentielle est d’une tout autre nature. Il y a, sans conteste, dans le précipité de cet exercice de démocratie directe un fond de césarisme et des molécules plébiscitaires. Ce qui, culturellement, constitue un lourd handicap pour les candidats du PS, qui sont censés être d’abord l’émanation d’un projet collectif. Seul Mitterrand est parvenu à le surmonter, parce que sa culture, son tempérament et sa pratique politique devaient plus à son milieu idéologique d’origine, c’est-à-dire la droite autoritaire, qu’à sa dernière famille d’adoption. Il fut d’ailleurs un modèle parfaitement abouti et très respectable de monarque républicain.

Le problème que pose au PS l’élection du président au suffrage universel touche à l’essence même de ce scrutin. C’est la raison pour laquelle les plus avisés à gauche sont favorables à sa suppression, mais n’osent pas pour la plupart l’assumer publiquement.

Quelles certitudes avez-vous, à ce jour, à propos de 2012?

Une seule, mais elle est massive : les électeurs qui feront la décision sont ceux qui se sont abstenus à l’occasion des élections européennes. Près de 19 millions de Français qui avaient participé à la présidentielle de 2007 ont, en effet, choisi de ne pas aller voter le 7 juin dernier.

Le profil de ces abstentionnistes nous est parfaitement connu: c’est la France du travail, des ouvriers et des employés, des précaires et des exposés, des sans-diplôme et des faibles revenus. Bref, la « France qui souffre », qu’avait su mobiliser le candidat Sarkozy en 2007. Rien n’est pire que de se tromper dans l’appréciation des catégories décisives du marché politique. Le sarkozysme étant un empirisme sans tabou, je le crois à l’abri de ce genre d’écueil. Parce que, tôt ou tard, il finit toujours par retrouver le chemin du réel.

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