Affaire des indépendantistes savoisiens

Libélyon

20/05/2009

En Savoie, des universitaires sous l’assaut d’indépendantistes

JUSTICE – Pour les universitaires, il s’agit d’un jugement mettant «gravement en cause la liberté de la recherche». Le 12 novembre, le tribunal correctionnel de Thonon (HauteSavoie) a condamné trois chercheurs et leur éditeur pour diffamation. Dans la France rebelle ( 1), ouvrage codirigé par Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques, et Isabelle Sommier, sociologue, ils recensaient 4 000 mouvements contestataires français, dont la Confédération savoisienne, qualifiée de «groupuscule indépendantiste partisan du recours à la violence». Elle les a attaqués, et les magistrats les ont condamnés à 20 000 euros au total, estimant que l’enquête manquait de «qualité», et les propos de «mesure» et de «prudence». L’affaire, qui vient mercredi devant la cour d’appel de Chambéry, inquiète les milieux universitaires…

«C’est un processus de judiciarisation de la recherche en sciences sociales», estime Isabelle Sommier, directrice du Centre de recherches politiques de la Sorbonne. Une pétition a été lancée par les chercheurs, qui craignent que cette décision «ouvre la porte à tous ceux que les conclusions souvent dérangeantes de la sociologie agacent». L’assertion «partisan du recours à la violence», ajoutent-ils, ne constitue «ni une insulte ni une accusation». Mais un simple «constat clinique fondé sur l’analyse froide de faits établis».

Prétexte. La Confédération savoisienne a été fondée en 2001 par Jean-François Chabert, un militant exclu de la Ligue savoisienne. Le secrétaire général de celle-ci, Patrice Abeille, raconte : «Il se chargeait de la sécurité dans nos manifestations, et se montait un peu le bourrichon. Il avait formé un groupe au style assez para, qui se parlait avec des oreillettes, obéissait au chef et ne discutait pas les ordres. On faisait avec, mais il avait toujours des paroles en l’air, du style “Ça va péter un jour”, qui peuvent inciter à passer à l’acte si elles tombent sur des esprits fragiles. Et puis, un jour, il a demandé à l’un de nos adhérents qui était forestier s’il pouvait lui fournir des bâtons de dynamite. A un autre, qui vendait des armes de collection, il a demandé s’il faisait également commerce d’armes illicites. J’ai été alerté, et nous avons réuni un conseil des provinces pour l’exclure, le 16 septembre 2001.»

Le militant exclu affirme que l’histoire de dynamite n’était qu’une «boutade». Il ajoute : «Quand on veut se débarrasser de son chien, on l’accuse d’avoir la rage». Selon lui, la Ligue s’est servie de ce prétexte pour l’écarter, ainsi qu’une quarantaine d’autres militants avec qui il a créé la Confédération savoisienne, surtout implantée vers Annemasse (Haute-Savoie). Assez folklorique, celle-ci se réunit de temps en temps, a édité quelques bulletins, et encourage les automobilistes à ne pas payer les péages, car la Savoie devrait, explique Jean-François Chabert, en être exemptée. Dans un reportage diffusé par l’émission Strip-Tease, il montrait comment faire, en démarrant en trombe pour coller la voiture précédente quand la barrière se lève. Une «provocation gentillette» qui lui a valu une plainte du gestionnaire d’autoroute.

Il s’est aussi fait remarquer en août 2004 aux Journées indépendantistes de Corte, en déclarant : «Ne vous leurrez pas, l’Etat français ne négocie qu’un genou à terre, un pistolet sur la tempe et un couteau dans le dos.» Cette fois, ce n’était pas une «boutade» mais une «expression imagée». Il faisait le parallèle avec les mouvements d’émancipation des peuples coloniaux, «et comme dans une dispute de famille», a eu «des mots qu’il ne faut pas prendre au premier degré». Dans son jugement, le tribunal reproche aux prévenus de ne pas avoir obtenu de «communication officielle» de la Confédération confirmant le recours à la violence. Et comme les auteurs avaient produit des articles de Libération, Marianne et l’Humanité qui relataient la saillie de Corte, il leur assène : «Le savoir universitaire ne peut s’identifier ni se réduire à des articles de presse.»

Les chercheurs, bien d’accord, affirment s’être appuyés sur des mémoires universitaires et sur un travail de documentation dans la presse activiste et nationaliste. «Le jugement est hallucinatoire», estime leur avocat, Didier Skornicki. «Sur la forme, ce tribunal non spécialisé à commis une grosse bourde, car les faits étaient prescrits, comme nous l’avions soulevé. Sur le fond, les universitaires se sont intéressés aux fondations de ce mouvement. Ils ont fait un travail de rats de bibliothèque.» Ils viendront l’expliquer, mercredi, à la cour d’appel.

Olivier BERTRAND

(1) Ed. Michalon, 2002.

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